Quoiqu'il en soit, il me prend envie de vous réconcilier un peu avec les guerres, les pestes et les autres fléaux de l'espèce humaine. Savez-vous que si tous les empires étaient aussi bien gouvernés que la Chine, le pays le plus fécond de la terre, il y aurait trois fois plus d'hommes qu'ils n'en pourraient nourrir? Il faut que tout ce qui est soit, bien ou mal.

La description de la Russie est commune; on y étale par-ci par-là des prétentions à la connaissance de l'histoire naturelle.

Quant à l'Histoire du czar, on la lit avec plaisir; mais si l'on se demandait à la fin: Quel grand tableau ai-je vu? Quelle réflexion profonde me reste-t-il? on ne saurait que se répondre.

L'écrivain de la France ne s'est peut-être pas élevé au niveau du législateur de la Russie. Cependant, si toutes les gazettes étaient faites comme cela, je n'en voudrais perdre aucune.

Il y a un très-beau chapitre des cruautés de la princesse Sophie. On ne voit pas sans émotion le jeune Pierre âgé de douze à treize ans, tenant une vierge entre ses mains, conduit par ses sœurs en pleurs à une multitude de soldats féroces qui le demandent à grands cris pour l'égorger, et qui viennent de couper la tête, les pieds et les mains à son frère. Cela me rappelle certains morceaux de Tacite, tels que la consternation de Rome lorsque l'on y apprit la mort de Germanicus, et la douleur du peuple lorsqu'on y apporta les cendres de ce prince.

Il y a dans la description du pays un endroit sur les mœurs des Samoïèdes qui est très-bien. Mais pourquoi cette pente à déprimer les ouvrages estimés? On y prend à tâche en deux endroits de déprimer l'Histoire naturelle de M. de Buffon. On y relève des minuties de géographie, et la critique est assaisonnée d'éloges ironiques.

Damilaville a trouvé tout fort beau; je lui en ai lavé la tête; mais j'ai tempéré l'amertume de ma leçon, en lui disant avec la même sincérité que je le dirais à vous et à sœur Uranie: Ne soyez point mortifiées que je vous apprenne quelque chose en littérature et en philosophie. Ne seriez-vous pas assez fières toute votre vie d'être mes maîtresses en morale, et surtout en morale pratique? Vous connaissez le bien, vous sentez juste, vous avez le cœur sensible et l'esprit délicat; c'est vous qui êtes des hommes, et c'est moi qui suis la cigale qui fait du bruit dans la campagne.

Mais enfin quand nous reverrons-nous? sera-ce à la Toussaint ou à la Saint-Martin que les affaires me ramèneront celle que j'aime, et que les mauvais temps lui rendront son philosophe? Le philosophe doit se montrer avec le mauvais temps; c'est sa saison.

Je me sentais disposé à vous dire des choses douces; car c'est pour vous aimer qu'il faut que je commence et que je finisse.

Si les endroits de mes lettres où je vous entretiens de mes sentiments sont ceux qu'Uranie aime le mieux à lire, ce sont aussi ceux qui ne m'ont rien coûté, et qui me plaisent le plus à écrire.