Je cause un peu avec vous comme ce voyageur à qui son camarade disait: «Voilà une belle prairie!» et qui lui répondait au bout d'une lieue: «Oui, elle est fort belle.»

Quand vous lui avez lu: «Oui, madame, je vous hais», elle a ri et n'en a voulu rien croire. Si j'avais écrit: «Oui, madame, je vous aime », elle serait devenue sérieuse, et n'en aurait pas cru davantage. Il n'y a plus que l'indifférence que je lui protesterais mal; car je ne l'ai pas, et ne l'aurai jamais.

Gaschon s'est présenté tout seul. Ils ont causé la première fois, comme ils causeront la centième. C'est la commodité de ceux qui ne se disent rien; mais pour Uranie, vous et moi, il faut que l'ennui de nous-même et des autres nous prenne, quand le cœur et l'esprit sont muets, et qu'il n'y a que les lèvres qui se remuent et qui font du bruit. Je me suis demandé plusieurs fois pourquoi, avec un caractère doux et facile, de l'indulgence, de la gaieté et des connaissances, j'étais si peu fait pour la société. C'est qu'il est impossible que j'y sois comme avec mes amis, et que je ne sais pas cette langue froide et vide de sens qu'on parle aux indifférents; j'y suis silencieux ou indiscret. La belle occasion de marivauder! Et pourquoi m'y refuserais-je? le pis-aller, c'est d'être long avec les autres. Plus mes lettres sont courtes avec vous, au contraire, plus elles sont longues, plus j'en suis content. Je me dis: Quel plaisir elle aura quand elle recevra ce paquet! D'abord, elle le pèsera de la main: elle le serrera pour quand elle sera seule; il lui tardera bien d'être seule; elle l'ouvrira avec empressement, croyant y trouver au moins une brochure. Point de brochure, mais un volume de mon écriture, en feuilles séparées. On rangera ces feuilles; on lira presque toute la nuit; il en restera la moitié encore pour le lendemain. Le lendemain, on achèvera, et l'on relira, pour soi et pour sa chère sœur, les lignes qui auront plu davantage: car, quand on ne serait pas bien aimée, on voudrait le paraître; quand l'amant ne serait pas fort aimable, on voudrait qu'il le parût. Les amants me semblent encore, en ce point, plus honnêtes et plus délicats que la plupart des époux.

Ce volume d'écriture qu'on aura reçu et lu avec tant de plaisir, que contiendra-t-il? Des riens; mais ces riens mis bout à bout forment de toutes les histoires la plus importante, celle de l'ami de notre cœur.

Le calcul que vous trouvez si mauvais est pourtant celui de toutes les passions. Des années entières de poursuite pour la jouissance d'un moment, voilà leur arithmétique, et tant que le monde durera, c'est ainsi qu'elles compteront.

Lorsque je défendais le jeune homme[80], c'est comme aimable et non comme honnête.—Mais est-on aimable sans être honnête?—Hélas! oui; et c'est un peu la faute des femmes..... Mais, après tout, c'est là l'homme qu'il leur faut, puisqu'elles trompent, trahissent, tourmentent, conduisent, ou méprisent et font mourir les autres de douleur.

Uranie, Uranie, je crains bien que vous ne fassiez trop de cas des qualités agréables, et pas assez des qualités solides. Vous craignez trop l'ennui, le ridicule vous touche trop vivement pour que vous estimiez la vertu tout son prix. Peut-être feriez-vous demain le bonheur de l'homme de génie qui pourrait résoudre tous vos doutes profonds, tandis que vous refuseriez un regard de pitié à celui qui serait prêt ta tout moment de donner sa vie pour vous.

Chère amie, je vous prie de demander à Mme Le Gendre, à présent que M. Marson est mort, si elle ne serait pas plus contente d'elle-même de l'avoir rendu heureux seulement une fois; mais donnez-lui le jour entier pour répondre à ma question, et ne lui dites pas qu'elle est de moi; faites-la-lui comme de vous. Sa réponse m'apprendra jusqu'où un homme sensible peut se mettre à la place d'une honnête femme. Il s'en serait allé son débiteur, et elle reste sa créancière. Vous seriez bien étonnée qu'elle ne l'eût refusé quelquefois que par la crainte qu'il ne vécût trop longtemps. Si un homme était destiné à expirer entre les bras d'une femme, mais expirer tout à fait, et que le moment du plus grand plaisir de la vie en fût aussi le dernier moment, c'est aux indifférents, aux ennuyeux, aux odieux qu'on réserverait ses faveurs.

L'abbé de Voisenon se défend tant qu'il peut de la petite ordure[81]; mais elle demeurera sur son compte, jusqu'à ce qu'un autre se soit montré. En tout, c'est presque toujours le défaut de succès qui fait la honte. Les gens de cœur n'ont du remords que d'avoir manqué leur coup.

Les Facéties sont un recueil des impertinences de l'année 1760[82] que M. de Voltaire a fait imprimer à Genève et qu'il a grossi de quelques autres. La Vision y est, mais on a supprimé les deux versets de Mme de Robecq[83]. Voilà, ou je me trompe fort, la raison pour laquelle l'édition a été faite; peut-être aussi l'envie d'expier un peu sa honte du commerce épistolaire avec Palissot y est entrée pour quelque chose. Il a apostillé les lettres de Palissot de petites notes très-cruelles. Il y a six mois qu'on s'étouffait à la comédie des Philosophes; qu'est-elle devenue? Elle est au fond de l'abîme qui reste ouvert aux productions sans mœurs et sans génie, et l'ignominie est restée à l'auteur. Que le mot du philosophe athénien est beau! Il disait à ceux qui le plaignaient: «Ce n'est pas moi, c'est Anite et Mélite qu'il faut plaindre. S'il fallait être à leur place ou à la mienne, balanceriez-vous?» Combien de circonstances dans la vie où l'on se consolerait de la même manière? Qui de nous voudrait avoir le portefeuille de M.... dans sa poche?