Le Discours sur la Satire des philosophes est de l'abbé Coyer. C'est ce qu'il a fait de mieux, et je suis bien aise que cet homme me soit du parti des honnêtes gens, quand ce ne serait que pour opposer guêpe à guêpe.

N'allez pas vous mettre dans la tête que votre hiver sera triste. Il n'y a pas un mot à rabattre de vos réflexions. Si vous osez, ils n'oseront pas. Que madame votre mère sache seulement dire à sa fille: Votre époux est un homme de bien à qui l'on persuade une mauvaise action. Vous avez de la religion: voudriez-vous enrichir vos enfants avec le bien des autres? Interrogez confidemment votre mari, et vous verrez le fond de cette iniquité. Il peut se laisser tromper et déshonorer par son neveu, s'il le veut. Pour moi, je suis résolue à suivre le sort des autres créanciers. Je perdrai avec eux, et je serai payée aux échéances fixées par ma transaction, intérêt et principal.

Je reviens à Astrée et à Céladon[84]. Il y a à peu près un an que je le vis à Oiry. C'est la seule fois que je l'aie vu. Il était gai, il paraissait avoir de la santé. Nous nous promenâmes tête à tête, à gauche de la maison en sortant, sous une belle allée plantée au bord de la rivière mélancolique, d'où l'on voit les riches coteaux de la Champagne. Je lui parlai d'Astrée, la joie le transportait, il était tout oreilles. Une chose surtout me touchait, c'est la contrainte honnête qu'il s'imposait. Il me laissait dire, de peur que ses questions ne le rendissent indiscret. Il ne me croyait pas instruit de ses sentiments. J'ai pensé depuis que, de la manière dont je lui parlais d'Astrée, il ne tint qu'à lui de me prendre pour un rival.

Il n'est plus, il est mort de douleur. Voilà donc le sort qui attend les honnêtes gens. Le temps suscitera quelqu'un qui aura ce qui manquait à Céladon, et qui manquera de la grande qualité qu'il avait. Astrée le verra, l'aimera et en sera trompée, et Céladon sera vengé par Hylas; et c'est alors que le temps de pleurer Céladon sera venu. On reçoit avec plaisir le grimoire. Cela me chagrine: c'est qu'il faut ne rien recevoir ou répondre. Elle vient de pousser l'un sous la tombe, et la voilà qui mène l'autre aux Petites-Maisons. Je n'aime pas ces gens-là; ils sont cruels. Je vous ai dit le mot d'une femme que je ne compare en rien à Uranie.

Elle ne reviendra donc pas avec vous? J'en suis fâché. On n'était pas digne de la connaître, quand on peut s'en passer. Oui, vraiment, ce serait une chose bien douce que la vie comme vous la projetez à Isle ou aux environs de Pékin; mais les affaires de Dorval et la jalousie de Morphyse ne nous permettront jamais d'être heureux. Morphyse n'est pas faite pour être négligée. Pourrions-nous avoir du plaisir et lui voir de la peine?

Pour Dieu, mon amie, ne comptez jamais sur M. Gaschon. C'est un esclave qui porte deux chaînes. Il a celle de l'intérêt à une jambe, et celle du plaisir à l'autre jambe, d'où elle va faire ensuite cent tours sur le reste de son corps. On ne se tire pas de là. Notre translation à Avignon est un conte. Il n'y a pas plus loin d'ici à Pékin que d'ici à Avignon. À propos, si c'est aux environs de Pékin que nous allons, il faut que vous laissiez ici vos pieds; les femmes n'en portent point. Là tout vient à elles; elles ne vont à rien. Mme Boileau disait qu'elle aime assez aller et venir. Mme Le Gendre, elle, en sera toujours pour attendre.

J'ai lu votre Mémoire. Je n'y ai rien appris; vous avez tout dit; mais votre lettre à M. Fourmont m'a fait concevoir que, justice à part, madame votre mère, par intérêt pour son gendre, ne peut accéder aux propositions qu'on lui fait. Si la fortune de M. de Solignac est mal assise, vous risquez tout; si on le trompe, et qu'on le ruine, vous y donnez les mains. Mais je voudrais bien que cet homme s'expliquât avec vous sur cette générosité à se départir de cinq à six cent mille francs qui lui sont dus.

S'il me convient d'être toujours aimé à la folie? Il ne me convient d'aimer toujours et d'être toujours aimé que comme cela. Vous savez bien que toutes les petites passions compassées me font pitié. Je crois vous en avoir dit les raisons. Ajoutez qu'elles exigent autant que les grandes, et ne rendent presque rien.

Plus de philosophie, mon amie; nous n'en faisons plus. Le Baron continue de se croire indisposé. La gaieté des autres l'afflige, et nous avons la complaisance d'être tristes. Il se retire de bonne heure. Les femmes ont l'air de sultanes qui suivent. Nous restons quelquefois à tisonner, le père Hoop et moi. Ma foi, cet Écossais est un galant homme. Depuis son histoire, il est devenu pour moi tout à fait intéressant. Voyez, chère amie, l'effet d'une seule bonne action. La vertu est un titre qui nous recommande à tous les hommes. Il est profondément instruit des usages de son pays. C'est le texte de nos promenades. Malgré le mauvais temps, nous sortons tous les jours depuis huit heures jusqu'à cinq. Nous suivons la crête des hauteurs, au risque d'être emportés par les vents. Pendant deux jours, le baromètre était ici au-dessous de la tempête. Il me semble que j'ai l'esprit fou dans les grands vents. Quelque temps qu'il fasse, c'est l'état de mon cœur.

À propos de la facilité de dépenser, qui est presque toujours en proportion de la facilité d'acquérir, je lui citais nos filles de joie, et surtout la Deschamps, qui a à peine trente ans, et qui se vante d'avoir déjà dissipé deux millions. Il me disait que cette espèce de courtisanes élégantes était presque inconnue à Londres, et qu'il n'avait mémoire que d'une Miss Philipps qui avait tiré de ses charmes des sommes immenses, et à qui il ne restait pas une obole à quarante-cinq ans. Elle avait un esprit étonnant. Elle avait connu tous les grands des trois royaumes. Elle avait rendu la plupart de ces hommes infidèles à leurs femmes. Lorsqu'un de ces noms se présentait sous sa plume, elle le laissait en blanc; mais elle écrivait à la personne un billet où elle exposait sa situation et la nécessité indispensable de faire mention de milord, s'il n'avait pas la bonté de la secourir. On répondait par une bourse de trois cents louis, et le nom restait rempli par des points. Ce fût ainsi qu'elle répara sa fortune.