LA SULTANE.
Je me doute que la fée représenta à Zambador qu'on ne savait jamais bien ce qu'on n'apprenait pas par goût; et que Génistan son fils avait marqué, dès sa plus tendre enfance, une aversion insurmontable pour les sciences abstraites.
LA SECONDE FEMME.
«Lirila ne vous dit-elle plus rien? demanda Zambador à son fils.
—Pardonnez-moi, seigneur, répondit le prince. Elle me demanda si ma mère était morte. «—Madame, lui répondis-je, elle jouit encore du jour et de la tranquillité dans un vieux château abandonné sur les rives de la mer, où elle sollicite du ciel, pour mon père et pour vous, une nombreuse postérité; et il faut espérer que vous irez un jour partager les délices de sa solitude, sans qu'il vous arrive aucun fâcheux accident; car mon père est le meilleur homme du monde; et à cela près qu'il fait baigner et saigner ses femmes pour un coup d'éventail, il les aime tendrement, et il est fort galant. Madame, ajoutai-je tout de suite, venez embellir la cour du Japon; les plaisirs les plus délicats vous y attendent: vous y verrez la plus belle ménagerie; on vous y donnera des combats de taureaux; et je ne doute point qu'à votre arrivée il n'y ait un rhinocéros mis à mort, avec un hourvari fort récréatif.»
«Il prit, en cet endroit, à la princesse, un bâillement. Ah! seigneur, quel bâillement! Vous n'en fîtes jamais un plus étendu dans aucune de vos audiences. Cela signifiait à ce que j'imaginai, que nos amusements n'étaient pas de son goût; et je lui témoignai qu'on s'empresserait à lui en inventer d'autres.
«—Y a-t-il loin? demanda la princesse.
«—Non, madame, lui répondis-je. Une chaise des plus commodes que Falkemberg ait jamais faites, vous y portera, jour et nuit, en moins de trois mois.
«—Je n'aime point les voyages, dit Lirila en se retournant, et l'idée de votre chaise de poste me brise. Si vous me parliez un peu de vous, cela me délasserait peut-être. Il y a si longtemps que vous m'entretenez de votre père, qui a soixante ans, et qui est à mille lieues!...»
«La princesse s'interrompit deux ou trois fois en prononçant cette énorme phrase; et l'on répandit que votre chaise l'avait furieusement secouée pour en faire sortir tant de mots à la fois. Pour surcroît de fatigue, en les disant, Lirila avait encore pris la peine de me regarder. Je crois, seigneur, vous avoir prévenu que c'était une de ces femmes qu'il fallait sans cesse deviner. Je conçus donc qu'elle ne pensait plus à vous, et qu'il fallait profiter de l'instant qu'elle avait encore à penser à moi; car Lirila s'était rarement occupée une heure de suite d'un même objet.»