C'est, en vérité, comme ici; et je croirais volontiers que ce triumvirat subsiste dans toutes les cours.
LA SECONDE FEMME.
«La fée fit publier pour la centième fois les anciennes lois contre la calomnie; elle défendit de hasarder des conjectures sur la réputation d'un ennemi, même sur celle d'un méchant notoire, sous peine d'être banni de sa cour; elle redoubla de sévérité; et s'il nous arrivait quelquefois de médire, elle nous arrêtait tout court, et nous demandait brusquement: «Est-ce à vous que le fait est arrivé? Ce que vous racontez, l'avez-vous vu?» Elle était rarement satisfaite de nos réponses. Elle m'interdit une fois sa présence pendant quatre jours, pour avoir assuré une aventure arrivée au Tongut tandis que j'y étais, mais à laquelle je n'avais eu aucune part, et que je n'avais apprise que par le bruit public.
«Malgré les défenses de Vérité, Lubrelu avait toutes les peines du monde à se contenir. Il lui échappait à tout moment des choses peu mesurées qui offensaient moins de sa part que d'un autre, parce qu'il y avait, disait-on, dans son fait plus de sottise et d'étourderie que de méchanceté: il croyait parler sans conséquence, en disant hautement que j'étais bien avec la tante, et passablement avec la nièce; qu'il y avait entre nous un arrangement le mieux entendu, et que le jour j'appartenais à Azéma, et la nuit à Vérité.
«Rousch, qui était présent, lui répondit qu'il lui abandonnait la vieille fée pour en disposer à sa fantaisie, mais qu'il prétendait qu'on s'écoutât quand on parlait d'Azéma. S'écouter, c'est ce que Lubrelu n'avait fait de sa vie; il répondit à Rousch par une pirouette, et lui laissa murmurer entre ses dents qu'il était épris d'Azéma; que personne ne l'ignorait; qu'il en était aimé; qu'il méditait depuis longtemps de l'épouser; et que, quoiqu'il eût commencé avec elle par où les autres finissent, il n'en était pas moins amoureux.
«Lubrelu ne perdit pas ces derniers mots, qu'il redit le lendemain à Azéma, y ajoutant quelques absurdités fort atroces. Azéma en fut affligée, et s'en alla, en pleurant, se plaindre à sa tante, et la prier de l'envoyer pour quelque temps chez la fée Zirphelle, ou, dans la langue du pays, Discrète, son autre tante: Vérité y consentit. On tint le départ secret, et Azéma disparut sans que Rousch en sût rien. Il fit du bruit quand il l'apprit; mais Azéma était déjà bien loin: il courut après elle, ne la rejoignit point, et revint une fois plus hideux, me soupçonnant d'avoir enlevé ses amours, et bien résolu de m'en faire repentir. Ses menaces ne m'effrayèrent point; je n'ignorais pas que sa puissance était limitée, et qu'il ne me nuirait jamais que de concert avec le génie Nucton, ou comme qui dirait Sournois, qui résidait à mille lieues et plus du palais de Vérité. Mais qui l'eût cru? Rousch disparut un matin, et l'on sut qu'il était allé consulter Nucton sur les moyens de se venger.
«Il n'était pas à un quart de lieue, qu'on entendit un grand fracas dans les avant-cours; on crut que c'était Rousch qui revenait: point du tout, c'était une de ses amies et des parentes de Lubrelu, que le hasard avait jetée dans cette contrée; on l'appelait Trocilla, comme qui dirait Bizarre. Sa manie était de courir sans savoir où elle allait; pourvu qu'elle ne suivît pas la grande route, elle était contente: aussi apprîmes-nous qu'elle s'était engagée dans des chemins de traverse où son équipage avait été mis en pièces, et qu'elle arrivait sur une mule rétive, crottée, déchirée, dans un désordre à faire mourir de rire.
«On lui donna un appartement: il y en avait toujours de reste chez Vérité; elle se reposait en attendant ses gens, qu'elle maudissait, et qui ne demeuraient pas en reste avec elle. Ils arrivèrent enfin. On tira ses femmes d'une berline en souricière; c'étaient trois espèces de boiteuses: l'une boitait à droite, l'autre à gauche, la troisième des deux côtés. Trocilla, qui les examinait d'une croisée, trouvait leur allure si ridicule, qu'elle en riait à gorge déployée, comme si l'étrange spectacle de ces trois boiteuses, qui se hâtaient de venir, eût été nouveau pour elle. Tandis qu'un cocher en scaramouche et un valet en arlequin dételaient de la voiture deux chevaux, l'un blanc et l'autre noir, Trocilla était à sa toilette, qui commença sur les cinq heures du soir, et qui finit à peine à huit, qu'elle se présenta chez la fée Vérité.
«Je n'ai rien vu de si extravagant que sa parure, et sa personne attira mon attention et celle de tout le monde.»
LA SULTANE.