Cela dit, l'audience finit; le député fut congédié et les enfants distribués en différents appartements du palais. Mais à peine Lively fut-elle instruite de leur arrivée et de l'absence de son fils, qu'elle en poussa des cris à tourner la tête à tous ceux qui l'approchaient. Il fallut du temps pour l'apaiser; et l'on n'y réussit que par l'espérance qu'on lui donna qu'il reviendrait. Dès ce jour, le prince ajouta aux soins de l'empire et aux devoirs d'époux ceux de père.
Lorsqu'il sortait du conseil, la tête remplie des affaires d'État, il allait chercher de la dissipation chez Lively. Il paraissait à peine, qu'elle était dans ses bras. Sa conversation légère et badine l'amusait beaucoup. Son enjouement et ses caresses lui dérobaient des journées entières, et lui faisaient oublier l'univers. Il ne s'en séparait jamais qu'à regret. Il prenait auprès d'elle des dispositions à la bienfaisance; et l'on peut dire qu'elle avait fait accorder un grand nombre de grâces, sans en avoir peut-être sollicité aucune. Pour Polychresta, c'était à ses yeux une femme très-respectable, qui l'ennuyait souvent, et qu'il voyait plus volontiers dans son conseil que dans ses petits appartements. Avait-il quelque affaire importante à terminer, il allait puiser chez elle les lumières, la sagesse, la force, qui lui manquaient. Elle prévoyait tout. Elle envisageait tous les sens d'une action; et l'on convient qu'elle faisait autant au moins pour la gloire du prince, que Lively pour ses plaisirs. Elle ne cessa jamais d'aimer son époux, et de lui marquer sa tendresse par des attentions délicates.
Lively fut un peu soupçonnée d'infidélité; elle exigeait de Génistan des complaisances excessives; elle se livrait au plaisir avec emportement; elle avait les passions violentes; elle imaginait et prétendait que tout se prêtât à ses imaginations; il fallait presque toujours la deviner. Elle disait un jour que les dieux auraient pu se dispenser de donner aux hommes les organes de la parole, s'ils avaient eu un peu de pénétration et beaucoup d'amour; qu'on se serait compris à merveille sans mot dire, au lieu qu'on parle quelquefois des heures entières sans s'entendre; qu'il n'y eût eu que le langage des actions, qui est rarement équivoque; qu'on eût jugé du caractère par les procédés, et des procédés par le caractère; de manière que personne n'eût raisonné mal à propos. Quand ses idées étaient justes, elles étaient admirables, parce qu'elles réunissaient au mérite de la justesse celui de la singularité. Sa pétulance ne l'empêchait pas d'apercevoir: elle n'était pas incapable de réflexion. Elle avait de la promptitude et du sens. L'opposition la plus légère la révoltait. Elle se conduisait précisément comme si tout eût été fait pour elle. Elle chicanait quelquefois le prince sur les moments qu'il accordait aux affaires, et ne pouvait lui passer ceux qu'il donnait à Polychresta. Elle lui demandait à quoi il s'occupait avec son insipide; combien il avait bâillé de fois à ses côtés; si elle lui répétait les mathématiques.
«Cette femme est de très-bon conseil, lui répondait le prince! et il serait à souhaiter, pour le bien de mes sujets, que je la visse plus souvent.
—Vous verrez, ajoutait Lively, que c'est par vénération pour ses qualités que vous lui faites régulièrement des enfants tous les neuf mois.
—Non, lui répliquait Génistan; mais c'est pour la tranquillité de l'État. Vous ne conduisez rien à terme; il faut bien que Polychresta répare vos fautes ou les miennes.»
À ces propos, Lively éclatait de rire, et se mettait à contrefaire Polychresta. Elle demandait à Génistan quel air elle avait quand on la caressait. «Ah! prince, ajoutait-elle, ou je n'y entends rien, ou votre grave statue doit être une fort sotte jouissance.
—Encore un coup, lui répliquait le prince, je vous dis que je ne songe avec elle qu'au bien de l'État.
—Et avec moi, reprenait Lively, à quoi songez-vous?
—À vous-même et à mes plaisirs.»