Mais M. Ferry n'est point homme à se préoccuper de pareils détails. Sans savoir un mot de la question, sans réfléchir à l'absurdité des mesures qu'il prenait, il signa sous la dictée de l'intendance une série de décisions qu'Hurluberlu XIV n'eût point lui-même osé signer, sans réunir trois fois son conseil des ministres.

Il déclara qu'il se souciait assez peu de la charité privée qui nourrissait les blessés ; on n'avait nul besoin de cela. Désormais l'intendance se chargerait de ce soin. Ce qu'il demandait, c'était des lits, beaucoup de lits vides, et le reste le regardait. De plus, les arrondissements furent divisés en lopins appartenant aux secteurs et dépendants de l'hôpital de ces secteurs : il était expressément interdit aux ambulances de prendre des blessés, sinon ceux envoyés par l'hôpital.

Le Ier arrondissement, divisé avec une logique particulière, se trouvait dépecé entre trois secteurs et avait pour hôpitaux répartiteurs Beaujon, Lariboisière et l'Hôtel-Dieu.

Voici maintenant le mode de fonctionnement : un blessé était d'abord conduit à l'hôpital, par exemple à Beaujon, puis de là renvoyé à l'ambulance, qui de là l'expédiait à destination. Intelligente complication!

Pour la nourriture, c'était une autre histoire. Chaque jour, l'habitant qui n'avait plus le droit de nourrir son malade à ses frais, était fort empêché pour le nourrir aux frais de l'intendance ; car, en ce temps de réquisition, on n'avait pour son argent des vivres qu'au moyen d'une carte, et les cartes pour blessés étaient supprimées.

Donc, l'habitant charitable du Ier arrondissement était obligé d'aller tous les matins à Beaujon ou à Lariboisière, chercher un bon de cent grammes de viande qu'on lui faisait attendre parfois fort longtemps ; puis, muni de ce bon, il continuait son voyage et allait se faire servir, à quelques lieues de là, ses cent grammes de viande, en faisant naturellement une nouvelle queue à la porte de la boucherie de l'intendance.

Il est vrai que ses cent grammes de viande (quand il y avait de la viande) ne lui coûtaient absolument rien — que la perte de sa journée tout entière. Même cérémonie pour le pain et pour tout ce qui était nécessaire aux blessés. Il était du reste absolument défendu à un logeur de blessés de représenter ses voisins ; chacun devait perdre sa propre journée et faire le voyage pour son compte. Hélas! combien de gens donnèrent alors leur démission d'âmes charitables!

Et dire qu'une époque qui a produit dans l'ordre moral tant de flibustiers éminents, a pu produire en même temps dans l'ordre administratif des administrateurs d'une aussi haute capacité, et encore ils n'avaient pas l'excuse d'être hydrocéphales!

Toute la journée c'était une procession de gens qui arrivaient à l'ambulance exaspérés :

« Mais, monsieur, j'ai chez moi quatre ou six, ou dix blessés qui meurent de faim. Je meurs de faim aussi ; avec quoi voulez-vous que je les nourrisse? »