Nous arrivâmes aux avant-postes. Le sol semblait remué par la puissante charrue d'un géant ; nous étions au plateau de Villiers. Quatre longues tranchées parallèles, et distantes les unes des autres d'une trentaine de mètres, étaient occupées par nos soldats, qui les avaient creusées la veille dans la soirée, après la bataille. Les Prussiens, à une centaine de mètres, avaient fait le même travail, de sorte que, des deux côtés, ces profonds sillons étaient remplis de troupes cachées derrière les épaulements, et se guettant avec une ardeur réciproque.

En raison de la faible distance qui séparait les combattants d'un côté comme de l'autre, ce qui dépassait un instant l'épaulement de la tranchée était immédiatement abattu. C'était un véritable affût ; chaque homme, abrité par la motte de terre qui lui servait de créneau, le chassepot armé, guettait son homme. Les officiers, à tout moment, recommandaient de ne pas s'exposer inutilement. Mais il y a tant d'imprudente insouciance chez le soldat français, qu'à chaque instant j'avais quelque pansement à faire. En une heure, je remplis mes deux voitures sans compter les morts. Le dernier fut un mobile qui se dressa dans la tranchée ; une seconde après il recevait une balle sous l'épaule. Il ne perdit pas vingt gouttes de sang. A la fin du pansement, il s'éteignait dans une convulsion.

Quelle belle chose que la guerre! voilà un homme qui a mis vingt ans à pousser : un petit lingot de plomb en dix minutes en fait un cadavre.

Ce n'est point chose facile que d'emporter les blessés de ces tranchées improvisées où il est impossible de se tenir debout sans être à découvert. On entraîne les blessés comme on peut : il n'y a pas de place pour les brancards, et c'est péniblement courbé, afin de rester à l'abri des épaulements, qu'on sort du retranchement pour gagner les voitures.

Les tués sont mis de côté, quand la mort est bien constatée ; deux camarades se détachent et vont creuser une fosse, pas bien profonde, dans les vignes, s'il y en a dans le voisinage ; puis, deux hommes l'emportent, disent sur son corps un bout de prière, et les funérailles sont terminées. Pendant ce temps, les camarades se livrent à leurs occupations avec une insouciance qui laisse à peine échapper quelques mots de souvenir pour celui qui n'est plus. La mort qui nous menace à chaque instant nous rend d'une indifférence étonnante pour la mort des autres.

Ici je vais reprendre le cours de mon procès à l'intendance. Et tout d'abord je déclare que je ne suis animé d'aucune pensée systématiquement hostile envers ce corps administratif. Je n'ai jamais eu directement ou indirectement personnellement à m'en plaindre.

Quand l'intendant quitte son képi et sa tunique, il est en général très-homme du monde, charmant, et de relations fort agréables ; mais quand il fonctionne comme administration, son incurie devient un danger pour nos armées, et je constate simplement ce que bien d'autres que moi ont malheureusement constaté. Je l'attaque à titre de danger, et je pose un lampion de plus près de ce gouffre, pour qu'on ne vienne pas à l'avenir s'y casser encore le cou.

La nuit du 3 décembre fut extrêmement froide : quatre ou cinq degrés au-dessous de zéro. Les soldats qui passèrent toute cette longue nuit dans la tranchée n'avaient pas même, grâce à l'incurie de l'intendance, leur couverture pour s'abriter ; afin de les alléger, on avait ordonné de les laisser à Paris, et l'intendance avait oublié de les rapporter.

Aussi ces pauvres gens, qui avaient passé douze heures dans la tranchée sans feu, — aux avant-postes on ne peut pas faire de feu, chaque foyer deviendrait un nid à obus, — sans couvertures, sans vêtements chauds, étaient aux trois quarts morts de froid. Qu'on se figure une pareille nuit passée dans une immobilité absolue et l'œil toujours au guet ; car dans ces positions extrêmes, l'ennemi n'a en quelque sorte qu'à allonger le bras pour vous toucher.

Si on avait oublié les couvertures, on n'avait guère pensé aux vivres, aussi les pauvres gens avaient faim depuis la veille ; quand un cheval tombait, les soldats arrivaient comme une volée de corbeaux, et en dix minutes l'animal n'était plus représenté que par son squelette parfaitement disséqué.