En rentrant à Cachan, je trouvai sur la place des brancardiers qui continuaient à baguenauder, mais il n'existait aucune trace des voitures de l'intendance.
Les difficultés que j'avais éprouvées à la porte de Montrouge, pour sortir ce jour-là, s'étaient déjà rencontrées plus d'une fois et menaçaient de s'accroître dans l'avenir. Pour y mettre un terme, je m'en fus chez le général Schmitz, et lui demandai une carte supérieure en pouvoir à celles de l'intendance. Heureusement que le général se croyait indisposé ce jour-là, je traitai donc de puissance à puissance.
— Je vous donnerai une consultation, mais vous me délivrerez un laissez-passer qui me délivrera de l'intendance.
Ce que fit de très-bonne grâce le général ; il me remit une carte spéciale qui me permettait de sortir de Paris ou d'y rentrer le jour et la nuit avec mes équipages, quand l'atmosphère avait ses nuages de poudre et ses orages de ferraille.
C'était le 3 décembre ; je traversai Joinville de bonne heure, et je marchai tout droit devant moi un peu au hasard, mais très-certain que je rencontrerais bientôt quelque chose. Je cheminais dans une plaine désolée, le sol était piétiné et sillonné par les roues des convois d'artillerie ; on voyait des débris de cartouches, ou des gargousses de mitrailleuses, des affûts de canons brisés, et par places quelques traces de sang. On s'était battu la veille presque toute la journée sur ce point.
On s'imagine, bien à tort, qu'un champ de bataille est partout maculé de larges mares sanglantes. Il n'en est rien ; les blessures en général donnent très-peu de sang, la terre l'absorbe, le piétinement l'efface. Seulement quelques grands délabrements produits par des éclats d'obus sur les hommes et surtout sur les chevaux, laissent des traces moins effaçables.
On ne supposerait donc pas, par l'inspection du sol, le lendemain d'une bataille, quand les blessés et les morts sont enlevés, que là des centaines d'hommes sont tombés la veille, victimes de la guerre.
On parle aussi, bien souvent, d'hommes coupés en deux par un boulet, de cuisses emportées ; tout cela est exagéré. Les gros projectiles broient un membre, mais ne l'enlèvent que lorsque ce membre est très-peu volumineux et que le projectile de gros calibre frappe juste dans son axe.
Plus loin nous traversâmes des agglomérations de troupes campées au grand air, sans tentes, et qui se dégelaient à la fumée de maigres feux ou s'abritaient dans les fossés contre la bise ; car la température était rude.
Où étais-je? Cela est bien triste à avouer ; mais aucun des officiers auxquels je le demandai ne put me le dire, et c'est seulement en rentrant que je reconnus sur la carte de l'état-major, la route de Villiers. Si un simple soldat prussien était passé par là, il m'aurait donné ce renseignement, que nos officiers ne pouvaient me fournir.