Le chirurgien est endurci seulement contre la souffrance physique, qu'il est habitué à combattre ; sa main ne tremble pas pendant une opération, quelle qu'en soit la gravité ; il ressent une préoccupation en quelque sorte scientifique et passagère. Mais il subit de cruelles émotions en face de cette misère collective qui étreint des masses d'hommes sur un champ de bataille et qui prend des formes si multiples : la faim, le froid, la fatigue, les nuits passées sur un matelas de boue, les blessures, et cette mort laissant l'homme isolé au milieu de la foule, pendant que les camarades vont en avant ; cette mort qui, sur la terre, son unique linceul, le saisit couché, sans un ami pour recueillir son dernier souffle, sa dernière pensée! Tout cela forme un horrible tableau, et le chirurgien, qui ne subit pas l'entraînement de la lutte, a le cœur brisé et saturé des plus navrantes émotions à l'aspect de ces misères.
V
Je commençai le pansement des blessés naturellement au grand air et dans la boue. Mais les moyens de transport manquaient, il n'y avait là que deux brancards. Les soldats les moins atteints se traînaient à pied vers nos lignes en s'appuyant sur des bâtons cassés le long du chemin.
— Attendez un peu, dis-je à un caporal blessé à la jambe : on pourra peut-être vous emporter tout à l'heure.
— J'aimerais mieux m'en aller à quatre pattes, les sauvages seraient capables de changer d'idée et de me retenir prisonnier.
Parmi ces pauvres gens, un certain nombre étaient assez grièvement atteints pour que leur transport sur brancard fût nécessaire. Les Prussiens refusaient de nous laisser emporter les paillasses et les volets sur lesquels les blessés reposaient, et les brancards n'arrivaient point.
Je priai un des trois aumôniers dont j'ai parlé plus haut, et qui négligeaient un peu le salut de nos troupiers, d'aller jusqu'à Cachan, et de nous envoyer du monde ; nous pûmes évacuer alors quelques blessés, mais le temps se passait, et les Prussiens nous signifièrent que nous ayons à nous retirer, car on allait recommencer le feu.
Nous emportâmes ce que nous pûmes, en laissant le reste, qui fut ramené plus tard. Un lignard, qui avait une balle dans la hanche et une autre dans le mollet, voulait à tout prix nous suivre, et nous n'avions plus de moyens de transport.
Je priai un des aumôniers de m'aider à lui servir de véhicule, et tous les trois, clopin clopant, notre homme à moitié soutenu, à moitié porté, nous finîmes par faire nos deux kilomètres et par le ramener avec nous, ce qui n'est pas du tout commode quand on manque de brancards.
En route, l'aumônier m'agaçait ; il chassait sur mes terres et donnait des conseils médicaux à mon lignard : il faut faire ceci, il faut éviter cela ; il eût volontiers raisonné hygiène et régime ; le médecin de l'âme qui venait tout à l'heure de rater sa consultation, se mêlait de faire la mienne. J'avais envie de lui crier : Holà! l'abbé, laissez-moi donc un peu les choses de la terre, je ne touche pas à celles du ciel.