Je vis aussi sur la place de Cachan un certain nombre de brancardiers appartenant à l'Internationale, baguenaudant sans direction. Leur présence sur ce point était parfaitement inutile ; là, pour eux, il n'y avait absolument rien à faire.
Je partis avec un brancard, portant ma caisse d'ambulance, et je gagnai la campagne, non par la route, elle était coupée, mais à travers des maisons éventrées.
En arrivant à l'Hay, je trouvai à l'entrée du village un cordon formé d'une vingtaine de Prussiens, l'arme au pied, qui barraient le passage. Il n'y avait point d'officiers parmi eux. Ces hommes étaient sales, puants, l'œil atone, l'air abruti. Il existait pour le moment une espèce de trêve tacite qui nous permettait d'approcher sans recevoir des coups de fusil. Cependant, peu d'instants avant mon arrivée, ils avaient eu l'infamie de faire prisonnier et d'emmener un chirurgien militaire dont j'ai oublié le nom, qui s'était avancé sans armes, et sous la protection du brassard, pour panser nos blessés. Cette ignominieuse violation de la convention de Genève s'est reproduite tant de fois pendant la guerre que je me contente de la mentionner.
Quand je voulus pénétrer dans l'Hay, les soldats s'y opposèrent. Ils avaient probablement de leur côté beaucoup de morts à cacher. Je voulus au moins aller relever les hommes que je voyais étendus dans les champs environnants. Quelques-uns pouvaient encore avoir besoin de soins. Même refus. L'un de ces hommes, qui comprenait quelques mots de français, me dit qu'il était absolument défendu de franchir leurs lignes.
— Je suppose que vous avez autre chose à nous que ces cadavres ; vous avez aussi de nos blessés?
— Oui.
— Alors, puisque vous ne voulez pas que j'aille les prendre, faites-moi apporter les blessés et les morts.
Il appela de nouveaux Prussiens ; les uns allèrent chercher les morts ; les autres, rentrés dans le village, en revinrent portant nos pauvres soldats sur des paillasses, sur des volets décrochés aux fenêtres ; eux aussi manquaient de brancards.
Je m'approchai d'abord du tas des morts. Chez ceux-là, il pouvait encore rester un souffle de vie qu'il ne fallait pas laisser éteindre. Quelle horrible corvée, et comme ma main frémissait en interrogeant tous ces cœurs qui ne battaient plus!
A l'aspect de ces morts, de ces misères, de ces souffrances, j'étais secoué par une émotion profonde.