— Vous avez raison, monsieur, la voie est libre pour vous, je prends tout sur moi.

Je franchis la porte et je marchai sur Cachan, mais de mauvaise grâce et avec une envie assez accentuée de m'en retourner chez moi. Je me disais : Si l'intendance est si roide, c'est qu'elle a jeté sur ce point une masse de voitures ; le combat semble fini, on n'entend plus le canon, tous les blessés sont probablement enlevés.

J'arrivai à Cachan : la petite place était remplie par une foule de soldats, de mobiles et de gardes nationaux ; j'appris ce qui s'était passé. C'était le jour où nous devions franchir la Marne, et où le passage avait manqué, parce que nos généraux avaient oublié de prendre assez de bateaux pour faire les ponts. L'engagement sur l'Hay devait être une diversion ; comme l'affaire principale sur la Marne ne pouvait avoir lieu, la diversion sur l'Hay devenait absolument inutile ; mais pendant qu'on était en train d'oublier, il n'en coûtait pas davantage d'oublier de prévenir les troupes qu'il ne fallait point faire la sortie. L'Hay fut donc fort inutilement attaqué, puis on oublia d'envoyer des troupes de renfort, de sorte que, maîtres un instant du village, nous en fûmes bientôt repoussés complétement. Notre défaite nous coûtait environ cinq cents hommes, en grande partie restés dans les lignes prussiennes, puisque nous avions été obligés de rentrer chez nous, d'un côté sur Cachan, et de l'autre sur Villejuif.

La longue et unique rue qui de Cachan conduit à l'Hay était, sur toute sa longueur, coupée par des barricades ; de plus, les avancées étaient protégées par des tranchées non interrompues, qui rendaient les abords impraticables aux voitures. Il fallait donc nécessairement faire à pied les deux kilomètres qui séparent les deux localités.

Dans les maisons qui bordent la place, les voitures, peut-être une dizaine en tout, furent remisées, et je remarquai avec une très-vive surprise que pas une seule, mais pas une seule, n'appartenait à l'intendance. Je ne vis là aucun fonctionnaire grand ou petit, aucun employé au service des blessés relevant de cette admirable administration.

Ainsi l'intendance, qui s'était fait adjuger le monopole des ambulances, non-seulement arrêtait aux portes les gens de bonne volonté qui venaient mettre leurs secours au service des blessés, mais encore elle se dispensait de fournir un concours qui était de sa part un devoir absolu.

— Mais, me dira l'intendance, puisque les voitures ne pouvaient sortir de Cachan, pourquoi les nôtres seraient-elles allées y perdre leur temps?

— D'abord, pour ramener de Cachan les blessés à Paris ; ensuite, là où une voiture ne passe pas, un mulet fait sa route, et si vous aviez envoyé une dizaine de mulets avec leurs cacolets, on aurait pu ramener sur-le-champ des blessés que nous avons été obligés de laisser faute de moyens de transport.

— Mes voitures et mes cacolets étaient sur la route de Villejuif.

— Alors il fallait dire aux soldats : Mes enfants, faites-vous tuer ou blesser sur la route de Villejuif, j'irai vous ramasser. Mais prenez soin de ne pas attraper de balles sur la route de Cachan, car j'ai l'intention de n'y pas mettre les pieds.