Les ambulances constituaient la question d'urgence, mais toute l'organisation en fut abandonnée à l'initiative ou à l'inexpérience individuelle. Chacun fit du mieux qu'il put, chercha ses ressources là où il espéra les prendre. Les uns, comme l'Internationale et la Presse, avec leurs puissants moyens d'action, reçurent des capitaux considérables et firent les choses tout à fait en grand ; d'autres, plus modestes, sollicitèrent à domicile des souscriptions et un concours qui firent rarement défaut. Enfin, le zèle de tous accomplit des prodiges de charité.

L'administration supérieure, qui poussa l'incapacité jusqu'au génie, eut le bon goût de s'effacer et de nous laisser faire au début, et c'est une des rares choses dont on lui aurait su gré, si elle avait eu l'intelligence de persister dans cet effacement. Malheureusement le gouvernement possède dans sa collection de rouages inutiles un vieux dieu, sans bras ni jambes, fétiche perclus du cerveau, dur d'oreille et voulant tout engloutir dans ses vastes mâchoires démeublées. Ce dieu vorace et impuissant se nomme l'INTENDANCE.

Aussi longtemps que les ambulances furent en voie de création, l'intendance respecta religieusement cette phase pénible de l'existence des choses nouvelles, mais aussitôt que les ambulances organisées furent en état de rendre des services, l'intendance, escortée de ses riz-pain-sel, se fit porter au milieu de la route pour empêcher les ambulanciers de passer et leur dit en langage administratif, que je traduis ici pour la commodité du lecteur :

« Je suis l'intendance, et j'ai dans mes attributions ce qui concerne les réparations de la peau militaire. Vous voulez me faire une concurrence déloyale puisque vous prétendez faire et bien faire, à vos frais, sans qu'il en coûte un sou à l'État, une besogne pour laquelle l'État me paye très-cher, et que je fais fort mal. Par le foin qui remplit mes bottes! je ne puis vous permettre un pas de plus dans cette voie fatale. Je vous absorbe ou je vous brise ; choisissez entre mes vices et ma colère. Mes vices sont aimables, et ma colère terrible. J'aime mieux priver la société de vos services que de vous voir rendre des services à côté de moi, qui suis habituée à n'en rendre qu'à moi-même. »

Nous verrons plus tard ce qu'il advint des outrecuidantes prétentions de l'intendance.

Les ambulances s'organisaient donc de tous les côtés. Une ambulance qui s'organise se compose de deux éléments assez distincts ; d'abord l'état-major, en général fort disposé à croquer des marrons, ensuite les comparses, dont l'éternelle destinée semble de tirer du feu lesdits marrons. J'aurais pu mettre mon couvert du côté des croqueurs, c'est-à-dire de l'état-major, mais je n'aime ni à tirer, ni à croquer les marrons. Je restai donc un instant à l'écart, examinant comment je pourrais me rendre utile en conservant toute mon indépendance d'action, et en me créant une situation spéciale où je n'aurais ni trop à commander, ni surtout à obéir.

Après avoir avec soin étudié ce terrain nouveau pour moi, j'acquis la conviction que pour rendre la plus grande somme de services possible au combat, un chirurgien, muni d'appareils bien complets, devait diriger seulement deux voitures d'ambulance, l'une pour blessés couchés, l'autre pour blessés assis, lesdites voitures constamment à ses ordres et prêtes à se porter au feu chaque fois qu'il y a bataille.

C'est là le véritable type de l'ambulance volante. Avec deux voitures on passe partout, on a son petit personnel tout entier sous la main, chacun sait d'avance le rôle qu'il doit remplir, les ordres sont rapidement exécutés, et les soins d'autant plus efficaces qu'ils se font moins attendre. On fait le pansement complet et définitif sur place, on charge de suite ses blessés sans leur faire subir une foule de transbordements toujours pénibles et qui durent de longues heures, parfois même plusieurs jours ; puis, les voitures pleines, on revient à Paris et on expédie les malades là où ils trouveront les soins définitifs les plus convenables, selon la gravité de leurs blessures.

Dans cette situation, le chirurgien est absolument indépendant ; il n'obéit qu'à ses inspirations, à sa fantaisie, à son initiative ; il ne subit d'autre contrôle que celui de sa volonté, et lorsqu'il a acquis un peu d'habitude dans le métier d'ambulancier, il ne perd pas sa journée.

Je dis quand il a acquis un peu d'habitude, car il faut encore un certain apprentissage ; il ne suffit pas d'avoir un brillant équipage de chasse pour trouver le gibier, il faut en connaître les us et coutumes. Les trois quarts du temps l'état-major de la place semblait ne pas savoir où on se battait ou même s'il y avait combat ; il vous envoyait parfois au nord quand l'affaire était au sud, et cela de la meilleure foi du monde. Aussi j'ai fait jusqu'à dix ou douze lieues dans une journée sans pouvoir mettre la main sur un blessé, ce qui n'était pas absolument agréable par un froid de huit ou dix degrés.