Donc, pour faire une bonne ambulance volante, outre un chirurgien bien équipé, il faut malheureusement deux voitures et des chevaux. Je dis malheureusement, parce que c'est justement là que gît la difficulté.
Pour la première fois qu'une voiture entre en campagne, cela va encore ; on empaume assez facilement les gens, on leur montre l'expédition exclusivement par son côté pittoresque, en leur cachant avec soin le côté laurier. Aussi le voyage, au départ, se fait avec beaucoup d'entrain et de gaieté ; seulement il peut arriver un moment où il n'est plus temps de feindre, la dissimulation serait absolument inutile : on peut tomber en plein drame militaire. Alors la mine du propriétaire de l'équipage s'allonge ; on entend des : « Ah! si j'avais su! » étouffés, l'œil a des effarements précurseurs d'une fuite, et si vous avez le malheur de quitter vos gens cinq minutes, vous courez la chance de ne plus retrouver personne et de revenir seul, à pied, avec vos instruments sur le dos.
Au retour, la conversation languit, vous sentez des regards hostiles et qui semblent dire : « Si jamais tu m'y repinces! »
Mais à mesure qu'on pénètre dans l'atmosphère de Paris, à mesure qu'on s'écarte du tapage et de la fumée de la bagarre, le courage du néophyte renaît, sa langue se délie, et bientôt il parle avec complaisance des dangers qu'on aurait pu courir, du sang-froid qu'on aurait développé.
Vous croyez votre homme guéri de sa peur et aguerri pour l'avenir! En vérité, je vous le dis, jamais vous ne remonterez dans la voiture de cet homme, jamais son cheval ne fera partie d'une ambulance, jamais sa femme ne vous pardonnera d'avoir conduit à la boucherie son mari, un père de famille, qui n'a échappé que par un véritable miracle à la mort des héros.
Je n'ai pas besoin de dire que neuf fois sur dix on n'a couru aucune espèce de danger, et qu'au retour on s'est simplement montré en famille d'autant plus téméraire que la peur avait été plus grande.
Allez frapper à une autre écurie, celle-là vous est fermée pour toujours.
Après un certain nombre de tentatives dont les résultats présentaient les diverses nuances qui séparent un échec d'une réussite, je finis par mettre la main sur deux voitures fidèles et dévouées qui m'ont servi dans toutes les affaires depuis celle du Moulin-Saquet. Une appartenait à M. Kerckoff, de la galerie d'Orléans ; c'était un petit omnibus de famille, coquet, à six places, traîné par un petit cheval très-fin, très-vigoureux, très-ardent, et qui ne s'effrayait pas du bruit. Pierre, le cocher, complétait l'équipage que je montais ordinairement.
Pierre était un bon type ; il avait ses jours de courage ; mais parfois je le trouvais extrêmement nerveux et impressionnable. Il affectait alors une vraie tendresse pour le petit cheval, dont il ne voulait pas, disait-il, trop exposer la peau.
Mais comme la peau de Pierre était toujours située à une très-faible distance de celle du cheval, je crois sincèrement que, lorsqu'il voulait à tout prix sauver l'une, il pensait surtout à l'autre.