Et il me montra par un soupirail fermé au moyen d'un simple morceau de planche, trente barils de poudre et tous les projectiles pour le service de la batterie!

Notez que nous étions à peine à deux cents mètres de la tranchée, et qu'une attaque des Prussiens, ou même un simple obus ripostant à notre artillerie, pouvaient faire sauter le canal, la batterie, la maison et tout ce qui était dans le voisinage. Il est impossible de pousser plus loin l'incurie.

Un jour du commencement de décembre, j'étais au Moulin-Saquet. Nos troupes faisaient du côté de Choisy une reconnaissance assez meurtrière, car en fort peu de temps mes deux voitures furent pleines, sauf une place pour un blessé couché. On m'apporta alors un malheureux soldat atteint d'une variole excessivement grave et au septième jour. Naturellement, depuis qu'il en était atteint, il était resté sous la tente par un froid assez vif.

Mes blessés avaient une peur affreuse de ce nouveau compagnon et me suppliaient de ne pas le mettre parmi eux, ce dont je n'avais du reste nulle envie. Je m'opposai donc absolument à ce que ce pauvre diable, qui fort probablement est mort quelques jours après, fût mis dans ma voiture.

Alors survint un commandant, jurant, sacrant et m'ordonnant de transporter à l'hôpital ce malheureux. J'avais beau lui représenter qu'il n'était point humain d'exposer des hommes qui venaient de se faire bravement blesser, à contracter une maladie dont ils avaient plus de peur que des balles ; que son varioleux pouvait, par son contact avec mes blessés, faire développer la maladie dans notre ambulance qui n'en avait pas un seul cas. Il n'en voulait point démordre, et je fus obligé de lui tirer ma révérence et lui brûlai la politesse en lui déclarant que je n'avais d'ordre à recevoir que de moi-même.

VII

Ainsi l'intendance et ce diable de commandant, qui se croyait beaucoup plus humain que moi, laissaient depuis sept jours ce malheureux se morfondre sous la tente, au lieu de le faire conduire à l'hôpital de Bicêtre, situé à deux pas du Moulin-Saquet et exclusivement réservé aux varioleux militaires. Combien de fois un pareil fait s'est-il reproduit avec cette admirable intendance, qui n'était jamais là où on avait besoin d'elle?

A propos de variole, l'intendance avait un moyen bien intelligent de propager la maladie. Pendant le siége, on rencontrait souvent dans les rues des voitures de place portant un petit drapeau d'ambulance, et ornées d'un infirmier militaire, assis auprès du cocher. Ces voitures contenaient un ou deux varioleux qu'on conduisait à Bicêtre ; les glaces étaient naturellement parfaitement closes.

Quand le cocher rentrait à Paris à vide, le voyageur qui montait dans cette voiture infectée avait pour ses trente sous le plaisir de faire une petite promenade, et d'attraper par-dessus le marché une variole très-bien conditionnée.

Avec un peu plus d'intelligence et d'humanité, l'intendance aurait consacré à ce service dangereux pour le public des voitures spéciales, mais que voulez-vous? on ne peut pas penser à tout! Cependant je suis bien certain que lorsqu'un intendant prenait une voiture de place, il avait soin de ne pas monter après un varioleux.