Le lendemain de l'affaire de Buzenval, j'allais chercher des blessés. C'était la troisième fois, en trois jours, que je parcourais cette triste route. La veille de l'affaire, j'étais allé avec une seule voiture étudier le terrain où devait se passer le combat, de façon à savoir où je pourrais passer ; car le jour d'une bataille il faut absolument renoncer à obtenir un renseignement sur le point où on se trouve. Les habitants disparaissent, et les combattants n'en savent pas un mot.
Je fis ma seconde excursion le jour de l'affaire, et je ne fus pas long à compléter mon chargement. Enfin mon troisième voyage eut lieu le lendemain de la bataille ; j'allais chercher un regain de blessés que je savais être à la ferme de la Fouilleuse.
En passant à Rueil, je fus arrêté par un intendant qui me jura ses grands dieux qu'il n'y avait pas un blessé à Fouilleuse, et que je ferais tout aussi bien de ne pas aller plus loin : ce qui ne m'empêcha point de continuer ma route.
A un kilomètre de la ferme, je dus m'arrêter ; le terrain était tellement détrempé qu'il était impossible de faire avancer les voitures. Heureusement que je trouvai sur ce point un grand nombre de brancardiers, philosophiquement assis sur le bord de la route, et attendant probablement que les blessés les vinssent chercher.
Un de leurs chefs, auquel je m'adressai, en mit une trentaine sous mes ordres avec leurs brancards. Nous partîmes dans la boue à mi-jambe.
Je trouvai en arrivant un spectacle navrant : deux énormes granges étaient pleines de pauvres blessés, atteints depuis la veille. Ils reposaient sur un peu de paille.
Une vingtaine de mulets, les cacolets repliés, étaient immobiles sous un hangar, pour montrer probablement que l'Intendance existe réellement. Dans un coin, au pied d'un mur, le cadavre d'un soldat fusillé pour avoir tiré sur son capitaine ; ses mains liées derrière le dos indiquaient que sa mort était la punition d'un crime et non la mort d'un brave.
Du reste, partout une confusion complète ; personne ne donnait d'ordres, ou n'imprimait une direction nécessaire. Je distribuai mes hommes et je fis charger les brancards, ralliant autour de moi les blessés atteints aux bras ou dans une région qui leur permettait de me suivre à pied.
Au bout d'un instant, j'étais entouré de gens de bonne volonté qui me demandaient des ordres pour pouvoir se rendre utiles. Je m'en défendis naturellement ; leur bonne volonté ne suffisait pas, il fallait des brancards, et je n'en avais que pour les hommes que j'avais amenés avec moi.
Comme j'allais partir, un pauvre soldat appela d'une voix altérée par la souffrance.