— Major, allez-vous me laisser mourir là sans secours? J'ai la cuisse brisée depuis hier matin, et je n'ai pas encore été pansé.
Vous pouvez croire que celui-là ne fut pas abandonné, et qu'il fit partie de mon cortége.
Ici se place un fait qui mérite d'être noté. En avant de Fouilleuse, je trouvai deux fils télégraphiques recouverts de gutta-percha et simplement posés sur le sol à quelques mètres l'un de l'autre. Mon premier mouvement fut de les détruire, car ils me semblaient bien se diriger vers les points occupés par les Prussiens ; mais comme il se pouvait qu'ils fussent à nous, je n'osai le faire, car c'est une chose grave que d'enlever les fils d'un télégraphe militaire. En rentrant à Rueil, je demandai à un officier si lesdits fils nous appartenaient. Il me répondit qu'il n'y en avait point eu de posés la veille de ce côté.
Ainsi on s'était battu toute la journée sur les fils des Prussiens sans songer à les détruire, et leurs ordres passaient dans les jambes de nos soldats!
Les brancardiers, que j'avais emmenés nonchalants et insouciants, revenaient pleins d'ardeur et d'entrain. Ils se sentaient activement dirigés, et il n'en fallait pas davantage pour stimuler leur nature française. Nous regagnâmes les voitures ; j'avais ramené beaucoup plus de blessés que je n'en pouvais charger, mais je comptais que depuis mon départ d'autres véhicules avaient dû arriver. En effet, j'avisai d'abord deux grandes tapissières vides, très-convenables pour des blessés couchés. J'appelai leurs conducteurs. C'étaient deux espèces de déménageurs à l'air très-canaille, qui venaient beaucoup plus pour flâner que pour se rendre utiles.
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Des blessés, que vous allez prendre dans vos voitures.
— Des blessés? Je vais d'abord déjeuner et donner l'avoine aux chevaux ; après ça, nous verrons.
— Mon garçon, on déjeune ici quand les blessés sont soulagés.
— Vous m'embêtez, vous que je ne connais pas ; j'suis ici en société, et je ne prends pas les blessés des autres.