— Brancardiers, enlevez ces deux voitures, chargez-les, et si ces deux polissons font la moindre résistance, flanquez-les-moi dans le fossé.
Il y avait dans le fossé une jolie boue liquide, dont l'aspect donnait à réfléchir.
Mes hommes déposèrent leurs brancards, s'élancèrent à l'assaut des voitures ; en un instant les matelas furent rangés et les blessés en place. Les conducteurs avaient disparu, et en cela ils montrèrent une certaine prudence ; les brancardiers étaient furieux, et il n'est pas sûr que j'eusse pu les empêcher de battre ces drôles.
L'armée s'était retirée depuis la veille, et la ferme de la Fouilleuse, qui contenait encore un si grand nombre de nos blessés, était absolument sans défense ; il n'y avait là que quelques gardes nationaux traînards, débandés ou fatigués. Les Prussiens se tenaient à une très-petite distance, invisibles derrière ce qui restait des murailles crénelées que nous avions eu tant de peine à enlever la veille. Rien ne les eût empêchés de venir enlever nos blessés qui étaient là abandonnés sans protection.
Il est vrai que, de leur côté, ils avaient assez d'hommes hors de combat pour ne pas s'embarrasser des nôtres. Je dois leur rendre cette justice, qu'ils laissèrent passer nos convois sans tirer dessus. Les gardes nationaux débandés, qui s'étaient mêlés à nous, leur en donnaient presque le droit, car les drapeaux de Genève ne protégent les ambulances qu'à la condition de s'écarter des gens armés.
En rentrant à Rueil, je retrouvai ce brave intendant qui croyait la Fouilleuse déserte, et je lui prouvai qu'il y avait encore beaucoup à faire pour vider entièrement ce triste dépôt.
VIII
Laissons pour un instant dans l'ombre le côté lugubre des ambulances ; en cherchant un peu, nous trouverons dans ce sombre tableau quelques rayons de gaieté.
On ne fait jamais en France un vain appel aux sentiments d'humanité ; aussi les ambulances furent créées sous l'influence d'une véritable explosion de sentiments généreux. Cependant, si l'immense majorité des gens qui en firent partie se laissèrent guider par un pur entraînement du cœur, il faut bien avouer que certains faiseurs exploitèrent la situation dans un but tout personnel et placèrent leur dévouement à de gros intérêts. J'ajouterai même que les plus ardents à la réclame ne furent pas toujours les plus empressés quand il fallut payer de sa personne.
On dit que les médecins se dévorent volontiers entre eux ; il est possible que cela soit un peu vrai ; dans tous les cas, nous ne voulons pas que le public assiste à ces repas de famille, et nous gardons pour le huis clos nos exécutions. Ce n'est donc point ici que j'administrerai à quelques confrères (heureusement d'excessivement rares exceptions) la volée de bois vert qu'ils méritent pour avoir tiré deux moutures de leur sac d'ambulance. Je la réserve pour une autre occasion. Je me contenterai de chercher ailleurs le sujet de mes esquisses.