Enfin, chez quelques ambulanciers, le sentiment humanitaire fut escorté d'un besoin de paraître si tapageur, d'une soif de vanité si ardente, que la reconnaissance publique ne leur doit plus grand'chose ; ils se sont payés sur l'admiration de la foule.
Pendant la guerre, de très-dignes serviteurs de Dieu ont, dans les rangs de nos soldats, rempli le rôle d'aumôniers avec un courage, une abnégation, une modestie qu'on ne saurait trop louer et qui leur ont mérité le respect de tous. Cependant, parmi eux, il en est un qui a trouvé le moyen d'horripiler, d'agacer jusqu'à l'exaspération tout ce qui a porté la croix des ambulances. C'est l'abbé Bauër ; jamais on ne vit pareil appétit de réclame et de vaniteux tintamarre ; ce n'était plus de l'appétit, mais une véritable fringale.
L'abbé Bauër n'est point le seul qui ait frisé le ridicule à force d'exhiber sa personne sous forme d'ambulancier. Il y avait quelques autres cavalcadeurs ; de jolis petits jeunes gens, montant de jolis petits chevaux, et qui auraient fait meilleure figure dans les rangs d'un escadron en bataille qu'à passer leur temps à caracoler le long des routes et sur les boulevards.
Je me rappelle surtout l'un d'eux, que j'ai rencontré plusieurs fois, escortant des voitures d'ambulances qui auraient fort bien pu se passer de son escorte. Il s'était composé un costume de fantaisie très-coquet ; son cheval me paraissait avoir reçu une singulière éducation. Quand il rencontrait un tas de boue, il s'y roulait immédiatement les quatre fers en l'air. Son cavalier semblait très au fait de cette habitude ; il mettait lestement pied à terre et remontait froidement sur sa bête quand elle avait fini sa cabriole. Le soir, la bête avait déteint sur le cavalier, et ils se trouvaient l'un et l'autre recouverts d'une couche de boue parfaitement régulière, mais d'un effet désagréable à l'œil.
Un jour je me suis rencontré avec le comte de Montemerli ; celui-là était un ambulancier sérieux et convaincu. On voyait qu'il avait à cœur de payer à la France la dette de reconnaissance contractée envers nous par l'Italie. Je crois bien qu'il a dû fournir un à-compte d'au moins trois francs de reconnaissance sur cette dette d'un milliard. C'est toujours cela. Il ne faut pas décourager les Italiens qui veulent du bien à la France : ils sont tellement nos obligés qu'ils nous détestent de tout leur cœur.
M. de Montemerli était un ambulancier un peu rageur, mais d'aspect sentencieux. Il montait un cheval qui semblait aussi pénétré que son maître de l'importance de sa mission.
Nos relations ont été très-courtes, mais parfaitement désagréables. J'avais coupé ses voitures, qui ne marchaient pas assez vite pour moi ; il était furieux d'une pareille audace, et il voulait à toute force connaître mon nom pour s'en plaindre à son ami Trochu.
— Ah M. Trochu est votre ami!… Alors veuillez donc en même temps lui dire de ma part que… etc.
J'ignore s'il a fait ma commission, mais dans ce cas je crois qu'il a dû être assez mal reçu.
Ce brave Italien le prit de si haut qu'en lui remettant ma carte, j'eus la douleur de l'envoyer un peu promener. Il est certain que ma présence, là où on fabriquait des blessés, était infiniment plus urgente que la sienne. Si j'avais suivi la file des équipages (il y en avait trois ou quatre cents), je serais arrivé le lendemain, tandis qu'en marchant à ma fantaisie, mes voitures arrivèrent en même temps que la tête de file.