J'ai lu pendant le siége et la Commune des récits de certains ambulanciers qui m'auraient fait frissonner pour leurs précieuses personnes, si je n'avais parfaitement su que, dans l'histoire de leurs dangers, il y avait quatre-vingt-quinze pour cent de roman.

Les obus éclataient si souvent à leurs pieds, que j'étais tout surpris qu'ils n'en trouvassent pas de temps en temps quelques éclats dans leurs poches. Les balles sifflaient tout le jour autour de leur tête ; leur cheval fougueux les avait entraînés jusqu'auprès des Prussiens ; ils avaient été presque faits prisonniers, etc.

Il fallait véritablement qu'ils fussent protégés par un charme pour échapper chaque jour à d'aussi terribles dangers, car ils n'attrapaient même pas une bronchite.

Ces ambulanciers vantards étaient heureusement fort peu nombreux, mais ils faisaient un tel bruit qu'on les croyait une légion. Si la guerre avait duré plus longtemps, ils auraient fini par rendre les ambulances tout à fait ridicules.

Eh! messieurs, si vous trouvez que la bataille est un lieu trop dangereux, que la température y est trop élevée pour votre constitution, qui vous force à y aller? Restez chez vous et ne nous étourdissez pas de vos vantardises ; si vous jugez que le danger n'est pas plus grand qu'il ne faut, faites votre devoir simplement, tranquillement, et sans crier vos prétendus exploits du haut de votre tête.

La vérité, c'est que l'ambulancier est infiniment moins exposé que nos soldats, qui ne se prétendent pas des héros parce qu'ils ont vu le feu. Sur les points les plus dangereux, on est encore protégé en général par une ligne de combattants qui servent d'écran.

On peut évidemment se trouver sur la route de quelque projectile qui se trompe d'adresse, comme cela est arrivé à un de mes confrères, dont la tête fut broyée par un obus, à Bagneux ; mais ce sont là de rares exceptions. Évidemment, on a plus de chances de mortalité qu'en restant dans son lit, et on ne va pas là pour cueillir des noisettes. Mais, en résumé, le danger est moins grand qu'on pourrait le croire. Je sais que, pour mon compte, j'ai assisté à presque toutes les affaires, depuis le combat de Bagneux le 13 octobre jusqu'à la fin de la guerre, sans compter mes expéditions sous la Commune. Je n'ai, dans aucun cas, laissé aucune voiture d'ambulance s'avancer plus loin que les miennes, et le général Favé pourrait dire où elles étaient lorsque je l'ai pansé et ramené à Paris, le jour où il a été blessé. Cependant, je le déclare, je n'ai jamais sciemment couru un seul danger assez grand pour qu'il mérite la peine d'être raconté.

Pourtant, un jour j'aurais bien pu brûler une chandelle sur l'autel de la chance ; c'était pendant le bombardement. J'allais au Moulin-Saquet voir s'il n'y avait pas quelques blessés. J'avais descendu cette longue et rude pente qui constitue l'unique rue de Villejuif. Il tombait une petite pluie fine, il n'y avait pas un seul homme dans la rue, les sentinelles étaient sous les portes aussi bien que les chefs et les soldats.

Arrivé au bas de la côte et avant de m'engager dans le mauvais chemin qui conduit de Villejuif au Moulin-Saquet, je demandai à un officier s'il y avait quelque affaire de ce côté, et si la redoute contenait des blessés. Sa réponse fut négative.

— Vous avez donc bien peur de la pluie, que personne par ici ne met le nez hors des portes?