C'est ce jour-là qu'on cria pour la première fois : « Les Versaillais tirent sur nos ambulances! » C'était la monnaie de ce cri si connu des émeutiers : « On assassine nos frères! » Voilà ce qu'il y eut de vrai dans cette accusation.
Les insurgés, dans leur fuite, avaient abandonné un canon et deux caissons sur le rond-point des Bergères. De jeunes voyous se glissèrent jusqu'à la pièce de canon et finirent par l'emmener. Restaient les deux caissons. Naturellement le Mont-Valérien tirait sur tout ce qui s'avançait pour s'en approcher.
Il y avait beaucoup de blessés du côté de Nanterre, et il fallait passer sur le rond-point des Bergères pour les aller prendre. Cinq voitures de l'ambulance internationale se dirigèrent de ce côté. Arrivés aux dernières maisons près du rond-point, les communards s'abritèrent derrière les voitures pour s'approcher des caissons, et le Mont-Valérien fit feu. Mais comme on était à peine à 1 kilomètre de la forteresse, et que personne ne fut atteint, il est fort probable qu'on tirait à blanc, sans obus, et comme avertissement. Les voitures revinrent sur leurs pas.
Je voulus tenter l'aventure ; mais comme je n'avais pu obtenir des communeux qu'ils me privassent de leur escorte, je reçus le même accueil, et c'était tout naturel. Les voitures d'ambulances ne sont point destinées à servir de passe-port en pareille circonstance.
Je n'insistai pas. Je me contentai de ramasser sur la route les débris de la bousculade qui venait d'avoir lieu. Il n'y avait qu'un seul blessé par coup de feu, les autres étaient des contusionnés et des écloppés, tous plus ou moins ivres naturellement.
Il paraît que la peur est contagieuse. Mon cocher me déclara que je pouvais lui chercher un successeur et qu'il ne remettrait plus les pieds dans ces bagarres.
X
Le 5 avril, le fort d'Issy faisait un tel tapage, que je jugeai qu'il y avait quelque chose à faire de ce côté. Pierre, mon fidèle cocher, se tenait alors à peu près sur ses jambes et consentit à m'accompagner. Je trouvai le fort dans un pitoyable état ; les obus de Versailles achevaient l'œuvre des Prussiens. Les casernes effondrées ne pouvaient guère être utilisées que pour servir d'abri aux voitures derrière ce qui restait de leurs murailles. De rares gardes nationaux se tenaient près la porte d'entrée, un peu moins menacée que le reste. Les autres étaient dans les casemates ; les batteries avaient leur service d'artillerie au complet et ne laissaient pas refroidir leurs pièces, il faut leur rendre cette justice.
C'était chose bien curieuse que les figures qui peuplaient ces ruines. Quelles têtes! quelles physionomies! Comme le vice avait enluminé tous ces visages, en attendant que le crime leur imprimât son dernier cachet! C'étaient des hommes de Belleville. Si on les avait déshabillés de leurs sordides vêtements, on n'aurait pas trouvé deux chemises pour cinq hommes. Dans le nombre quelques figures honnêtes, effarouchées, amenées là de force, faisaient tache sur le reste.
— J'te parie une chopine que je dégotte la maison qui est là-bas, à côté du grand peuplier.