Je suis persuadé que ces gens-là se préoccupaient surtout du profit personnel qu'ils pouvaient faire dans leur nouvelle situation, aussi tout allait à la diable et chacun tirait de son côté.
Les frères May tenaient le sceptre de l'intendance, et l'aîné eut un mot qui peint bien toute cette bande.
Un de mes amis a un fils qui, pendant le siége contre la Prusse, a fait son devoir dans la mobile. Il y avait attrapé des rhumatismes assez sérieux, il chercha à les utiliser pour ne pas servir sous la Commune.
Mon ami connaissait May ; il fut le trouver et le pria d'employer son fils dans les bureaux de l'intendance, lui exposant que son état de santé ne lui permettait pas de faire un service plus actif.
— Votre fils est devenu malade en servant contre les Prussiens? C'est bien fait pour lui. Qu'est-ce qu'il allait f… là?
Quand je voulus reprendre mes caravanes sous la Commune, je me trouvai démonté. Pierre, mon fidèle cocher, qui avait échappé à toutes les mauvaises chances de nos expéditions contre la Prusse, avait eu la maladresse de se faire écraser bourgeoisement par un omnibus qui lui avait fêlé la tête et brisé une côte. Il était encore trop souffrant pour m'accompagner. Je n'avais plus que le cocher de M. Chevet, qui me conduisit dans la voiture Kerckoff que je montais ordinairement.
La première fois que je sortis, c'était à l'affaire du rond-point des Bergères, là où les gardes nationaux ont si bien marché pour aller au feu, et ont tant couru pour en revenir. Ce fut dans cette journée que Flourens eut l'intelligence de se faire tuer. Quelle jolie débandade que cette première sortie des Communeux contre les Versaillais! Le Mont-Valérien tirait dessus sans leur faire grand mal ; mais je crois qu'ils devançaient les obus à la course. C'était à se tordre de rire, de voir quels jarrets la peur donnait à ces ivrognes. Ils fuyaient, se heurtant, se bousculant, cahotant les uns sur les autres, jetant leurs armes pour mieux détaler. Je me souviens surtout d'un lieutenant saoûl et d'un sous-lieutenant tous deux aussi ivres l'un que l'autre, et qui trouvaient le moyen de courir, même quand ils roulaient par terre.
Toute la bande s'enfuit jusqu'à Paris ; les plus braves cependant s'arrêtèrent à Neuilly. Je ne sais plus le numéro de leurs bataillons ; mais je les avais baptisés le bataillon des bidons vides. En effet, leurs bidons ressemblaient à ceux des Danaïdes, il n'y avait jamais rien dedans ; les bouchons, reconnus absolument inutiles, étaient même supprimés.
On se fait à tout, et l'habitude vient peut-être encore plus vite pour le danger que pour le reste. Ces hommes qui avaient fui, en proie à une terrible panique, finirent par s'habituer au feu, et montrèrent plus tard un courage qui a rendu cette abominable guerre si meurtrière.