Voici comment les choses se passèrent après la comédie du coup de fusil. Ils pénétrèrent dans la maison en enfonçant la porte, et montèrent au premier chez un banquier. Ils signifièrent au peu de locataires qui restaient de sortir de suite sans prendre la peine de rien emporter, parce que la maison allait être brûlée.
Ils étaient, m'a-t-on dit, trois gredins ; l'un gardait la porte en bas, les deux autres accomplissaient leur sinistre besogne.
L'un d'eux amassait, au milieu des meubles, les papiers du banquier, disposait méthodiquement ces éléments de combustion et plaçait dessous une allumette. Pendant ce temps, l'autre écoutait avec une parfaite indifférence les supplications des locataires affolés qui le conjuraient, à genoux, de ne pas les ruiner. Pour toute consolation, il leur disait : « Si dans cinq minutes vous n'êtes pas partis, l'escalier sera en feu et vous grillerez tous. »
Il y avait dans la maison une jeune fille phthisique et presque mourante, mademoiselle D…, qui ne pouvait quitter son lit ; sa mère poussait des cris déchirants.
— Mais ma fille ne vous a rien fait, vous ne pouvez pas cependant la brûler vive.
— Je n'y puis rien, il faut que la maison soit brûlée ; cependant il est possible que je sauve la fille, mais à la condition que vous me jurerez que, si je suis pris, vous me ferez obtenir ma grâce pour vous avoir rendu ce service.
Stupide brute, qui croit mériter sa grâce parce qu'il s'arrête à son onzième crime au lieu de compléter la douzaine!
La mère jura, bien entendu, et le misérable partit avec la jeune fille sur son dos, et il exigea que la sœur de la mourante montât la garde, armée de son fusil, à la porte de la rue jusqu'à son retour.
Nous recueillîmes deux des victimes dans notre ambulance. Leur fortune était contenue dans un mouchoir noué par les coins. Les autres n'emportaient que les vêtements qui les couvraient.
Nous étions réunis dans la cour, devisant assez tristement en attendant le moment où l'incendie nous obligerait à nous enfuir par les toits, car par la rue il n'y fallait pas songer : elle était sillonnée par un véritable ouragan de projectiles. Les balles, les obus, les boulets sifflaient, éclataient avec un tapage infernal, heurtaient la porte, crevaient les devantures des magasins, en brisaient les glaces, et cela depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir.