Nous écoutions cette tempête avec une véritable indifférence ; une seule chose nous préoccupait : le feu, car non-seulement nous perdions beaucoup ou même tout par le feu, mais encore il nous fallait exécuter, avec nos femmes et nos enfants, un voyage à travers les toits. Et, malgré les explorations auxquelles nous, les hommes, nous nous étions préalablement livrés, je n'avais vu bien nettement que les dangers du voyage aérien, mais je n'en connaissais véritablement pas l'issue. La seule possible, était une étroite croisée fermée de deux gros barreaux de fer, et nous manquions d'outils pour les faire sauter. Et encore après avoir réussi à ouvrir cette voie, nous ne savions pas du tout où elle aboutissait. Tout le monde avait fui ou se cachait dans les caves.
Chacun de nous avait fait son petit sac contenant ses valeurs et ses objets précieux. Chacun était prêt à se l'attacher aux flancs, à quitter pour toujours son foyer, et à courir sur les toits vers l'inconnu.
Il y a quelque chose de bien profondément mélancolique dans le dernier regard qu'on jette sur les meubles auxquels on dit adieu. A chacun d'eux se rattache un souvenir, une habitude. On les considère en quelque sorte comme des membres de la famille, et l'argent ne peut remplacer les souvenirs.
De temps en temps, l'un de nous montait dans la maison pour surveiller les progrès de l'incendie. On s'approchait des fenêtres en rampant sur les parquets, de peur d'être aperçu des fédérés. J'avais assez de la farce du coup de fusil tiré des fenêtres, je voulais en éviter la troisième édition.
Le feu gagnait toujours ; la maison n'était qu'un immense brasier, alimenté par les pommades et les essences du parfumeur, et qui nous rôtissait à travers la rue.
Comme si nous n'avions pas eu assez de sujets de crainte, nous constations, à droite et à gauche de notre maison, d'énormes panaches de fumée colorée qui annonçaient d'autres incendies, et, comme il nous était impossible de sortir pour nous assurer du point précis où ils étaient allumés, nous redoutions d'être pris entre trois feux.
Enfin, un cri retentit : Vive la ligne! Je ne sais si vous avez jamais fait partie d'un groupe de naufragés ; mais, dans ce cas, rappelez-vous la sensation que vous avez ressentie au cri de : Terre! quand vous avez vu le rivage. C'est exactement avec le même bonheur que nous entendîmes : Vive la ligne! car c'était pour nous le salut, c'était l'extinction de l'incendie, c'était la mort de la Commune, c'était surtout la revanche.
FIN