Cependant je puis dire que, le jour de l'affaire de Montretout, je revenais sur Paris vers deux heures, naturellement avec mes voitures pleines ; on se battait depuis le matin et la route de Rueil à Courbevoie était encore émaillée de longues files de brancardiers qui marchaient vers la bataille. C'était un peu tard. Je n'avais point eu à constater leur présence près de l'ennemi, et mes blessés, qui provenaient de l'attaque de la Malmaison, m'étaient apportés par les cacolets.

Parmi les hommes et les choses qui, ce jour-là, n'étaient pas à leur place, je citerai certain grand aumônier barbu monté sur un joli cheval, et qui s'abritait avec soin derrière un pan de mur pendant que je pansais mes blessés. Il avait la mine altérée d'un homme fort mal à son aise.

Je me demandais quels services pouvait bien rendre, en pareilles circonstances, un aumônier à cheval qui s'abrite avec tant de soin derrière un mur. Je ne pouvais pourtant pas lui envoyer mes blessés à confesser ; j'en avais cependant un qui avait une mauvaise balle dans le ventre, et ils auraient pu en causer ensemble.

Je sais que, parmi les aumôniers, un grand nombre ont fait leur devoir ; mais je crois qu'il ne faut pas généraliser outre mesure les éloges. A l'affaire de l'Hay, ils étaient trois qui bavardaient entre eux, sans trop s'occuper du reste ; et cependant les blessés ne manquaient guère. J'en avais un surtout frappé d'une balle dans la poitrine, une de ces plaies qui donnent quelques gouttes de sang, mais qui laissent largement passer la mort. Je n'osais pas le panser ; il fallait le déshabiller et j'avais peur de le voir expirer dans mes mains. Pauvre garçon! il était là, mourant, étendu sur une mauvaise paillasse que les Prussiens nous avaient prêtée. Les brancards manquaient, et les Prussiens me signifiaient qu'ils ne voulaient pas que j'emportasse la paillasse.

— Pansez-moi, docteur, me disait-il d'une voix éteinte.

Il lui semblait que là était le salut.

Je regardai du côté des aumôniers ; ils bavardaient toujours, et cependant c'était bien pour eux le moment de dire quelques petites choses à ce pauvre diable, avant qu'il partît pour un monde où l'on ne se bat pas.

Quand les brancards arrivèrent, le soldat était mort. Les aumôniers causaient toujours.

III

Je vais maintenant exposer avec quelle simplicité de mécanisme l'initiative des médecins avait créé des ambulances, et je prendrai comme exemple celle du Ier arrondissement dont j'ai été mieux à même d'apprécier le fonctionnement. On verra ensuite ce qu'il a fallu d'ineptie et d'incapacité à l'Intendance pour arriver à porter le désordre dans une institution qui marchait admirablement.