Mais passons à l'étude de ma seconde voiture.
La seconde voiture était un grand fourgon de la maison Chevet, que tout le monde a rencontré dans Paris, et dans lequel on peut transporter des blessés couchés. Le cheval était vigoureux mais dépourvu d'initiative ; il marchait à la suite et manifestait en toute occasion un profond mépris pour les côtes. Lorsqu'il était forcé de choisir entre un fossé ou une côte, jamais il n'eut un moment d'hésitation, il déposa toujours la voiture dans le fossé et tourna la croupe du côté de la montée.
Il commit, sans pudeur, cette incongruité à Avron, malgré les regards sévères de l'assistance, et sans se laisser toucher par l'exemple de son petit camarade qui enlevait avec vigueur l'autre voiture sur le plateau.
Le cocher de M. Chevet était un solide gaillard, d'une placidité toute philosophique, ne se plaignant jamais, ni de son cheval, ni du froid, ni des Prussiens, et allant tranquillement là où je le menais sans daigner faire une observation.
Mon personnel était complété par un ou deux brancardiers. Pour eux, je n'avais que le choix, c'étaient des négociants, des amis, des clients qui s'inscrivaient chez moi avec beaucoup d'empressement[2]. Il est certain que la curiosité jouait un grand rôle dans leur empressement. Mais je dois dire que pas un seul n'a reculé devant la tâche qu'il avait acceptée et que j'avais toujours soin de bien expliquer au départ.
[2] MM. Hébert, Martin, négociants habitant ma maison, Laboureur, pharmacien, et son fils, M. Gauthier etc., ont fait sous ma direction le pénible service de brancardiers.
Les brancardiers sont souvent indispensables ; surtout lorsque la pluie a détrempé les terres, il est impossible alors d'aller à travers champs jusqu'aux blessés. Les voitures ne pourraient s'en tirer. On va donc recueillir, avec les brancardiers, les hommes tombés ; on les panse et on les ramène aux voitures.
La création des compagnies de brancardiers organisés en corps réguliers était une excellente idée. Pour nous, elle avait cet avantage de ne pas nous obliger à en emmener ; il nous était permis de conserver ainsi plus de places dans nos voitures pour les blessés ; sur le champ de bataille, elle avait l'immense avantage de diminuer la durée de cette période d'angoisse qui sépare pour le soldat le moment où il tombe de celui où il reçoit les premiers soins.
Malheureusement, on organisa les brancardiers vers la fin du siége, et lorsqu'ils furent organisés, on ne sut point les utiliser convenablement.
Il est évident que toute troupe allant au feu devait être accompagnée de ses brancardiers. Je n'ai rien vu de semblable là où je me suis trouvé, ce qui n'est pas une raison pour qu'on ne l'ait pas fait ailleurs, car je ne veux parler que de ce que j'ai constaté par mes yeux, et dans les affaires militaires le champ d'observations est beaucoup plus restreint qu'on ne pourrait le croire. On ne sait jamais ce qui se passe à un kilomètre du point qu'on occupe.