Pierre ne se le fit pas dire deux fois, et il se jeta en bas du remblai avec tant d'entrain qu'il engagea dans des branches d'arbres le drapeau d'ambulance de la voiture ; il se cassa net. Je croyais le piquer d'honneur, mais il nous regarda impassiblement partir à pied avec les brancardiers. Il avait l'air de dire : Je me suis ramassé assez de gloire au siége de Rome ; laissons-en pour les autres.
Nous arrivâmes à Neuilly-sur-Marne, mais ce n'était pas là que se terminait l'affaire ; il fallait aller toujours à pied jusqu'à Ville-Évrard et faire filer un à un les blessés jusqu'aux voitures ; c'était absolument impraticable. Je priai un des brancardiers d'aller chercher Pierre et de le ramener, n'importe comment, avec les équipages. Pierre n'osa pas refuser ; son émotion était calmée ; mais, en route, il s'aperçut qu'il n'avait plus de drapeau protecteur. Je n'ai pas besoin de dire que le petit cheval fit la route ventre à terre.
De Neuilly à Ville-Évrard, ce fut une nouvelle litanie. Chaque maison qu'on rencontrait sur la route excitait son admiration.
— Ah! monsieur, la charmante maison!
— Ma foi! je la trouve assez laide.
— Ah! monsieur, qu'on serait bien ici.
— Pour y passer ses jours?
— Oh! non, pour se mettre à l'abri des obus.
Je dois, du reste, rendre justice à Pierre : ce fut son dernier jour de faiblesse ; quand les voitures allaient un peu trop loin, son nez pâlissait légèrement, se creusait de quelques rides, mais ses observations sur les chances de longévité du petit cheval étaient simplement mélancoliques, jamais il ne se permit la moindre opposition à mes volontés[1]. L'affaire de la Ville-Évrard lui avait laissé des remords.
[1] Hélas! sous la Commune, Pierre devait ternir ses lauriers. Un beau jour lui et son camarade me plantèrent là, avec une invincible résolution, ils tournèrent sans retour le dos à la gloire.