Les projectiles se croisaient au-dessus de la route et l'on cheminait sous un dôme, non pas de verdure, mais d'obus. Le cas se rencontrait assez fréquemment, car les batteries étaient en général placées des deux côtés sur des points culminants. Ce cheminement ne présentait du reste que bien peu de danger pour les voitures d'ambulances quand elles prenaient le soin de ne pas marcher près des soldats en armes. On n'avait guère à redouter que les obus trop pressés qui éclataient en l'air ; mais cela était si rare qu'on n'avait pas à en tenir compte. Avec un peu d'habitude on reconnaissait fort bien à la mélodie de son ronflement si l'obus qui rayait cette voûte de mitraille était à nous ou… aux autres.
II
Les obus ronflaient donc au-dessus de la route, qui était désertée en ce moment par nos troupes ; on y voyait seulement une charrette de cantinier escortée de quelques gardes nationaux. Les Prussiens trouvèrent jovial de tuer ces braves gens. Ils envoyèrent sur la route un seul obus, mais si bien pointé (leur batterie était à moins de 2,000 mètres) qu'ils crevèrent le cheval et éventrèrent deux des gardes nationaux de l'escorte. Je ne pus que constater leur mort ; ils avaient été tués sur le coup.
Je les fis déposer sur le bord du chemin.
Ce spectacle n'était point fait pour calmer les émotions de Pierre ; son nez devint blafard et se creusa de véritables tranchées.
— Monsieur, allons-nous-en, ces brigands vont tuer le petit cheval.
— Eh bien! et nos drapeaux d'ambulances qui sont sur les voitures!
— Ils s'en fichent pas mal des drapeaux! Allons-nous-en, monsieur, allons-nous-en.
Il portait sa peur avec tant de crânerie que je n'insistai pas trop pour le faire marcher en avant. Je craignais de le voir filer sur Paris et nous planter là sans vergogne.
— Puisque vous manquez de courage aujourd'hui, mettez-vous à l'abri, avec les voitures, au bas du remblai de la route ; mettez à terre le brancard et les instruments, et nous irons à pied chercher les blessés.