Lorsqu’un prince daigne augmenter le nombre des vivants, on entoure son berceau de tout le tapage et l’éclat dont les faibles humains peuvent disposer : le canon, les feux d’artifices annoncent aux populations qu’elles possèdent un nouveau maître.
Le programme est le même pour la naissance d’une île. Seulement la nature est plus grandiose dans ses réjouissances, et ses manifestations, au lieu de répandre l’allégresse, sèment l’angoisse et l’épouvante.
On dirait le prologue de la fin du monde.
Dans la partie sud de l’archipel grec, à quelques milles de l’île Santorin, existent deux îlots de formation volcanique : l’aîné surgit l’an 186 avant notre ère ; le cadet, nommé Néa Kammeni, vit le jour en 1707.
Le 29 janvier dernier, l’employé de l’état civil préposé à l’enregistrement des naissances iliaques, dormait sur son répertoire, du sommeil d’un fonctionnaire qui a des loisirs, lorsqu’il fut brusquement réveillé par des bruits tonitruants qui ébranlaient le sol.
L’artillerie souterraine des volcans tirait ses premières volées. La mer bouillonnait, se couvrait d’écume, et semblait frémir sous la main d’une puissance plus forte qu’elle ; l’eau prit une teinte rougeâtre et sinistre, il s’en échappait des masses de vapeurs blanches, sulfureuses, qui flottaient lourdement à sa surface. L’îlot de Néa Kammeni secoué sur sa base par des tremblements de terre se fendait en deux morceaux.
Les habitants, affolés de terreur, construisaient à la hâte un ballon avec toutes les crinolines du pays, pour échapper au naufrage de l’île, qui menaçait de s’engloutir ; elle s’est déjà enfoncée un peu dans l’eau qui bouillonne à ses pieds. L’air calme et pur était la seule route praticable à travers ce cataclysme.
Tout à coup, de longues flammes rouges, hautes de quatre ou cinq mètres, sortirent du sein des flots. C’était le vieux Neptune qui allumait ses feux de Bengale. Les tremblements de terre se succédaient ; les tonnerres souterrains jouaient l’air du jugement dernier avec un formidable ensemble. Tout craquait, la nature semblait disloquée et hors d’haleine.
La mer était toujours rouge, toujours frémissante, toujours couverte de blanches vapeurs.
Alors on vit surgir du milieu des flots, entre Néa Kammeni et son frère aîné, un piton pelé et aride qui s’élevait et croissait à vue d’œil, pour former une terre.