M. Sanson, pour être conséquent avec ses principes, devrait également demander la suppression des lampions qui éclairent les gouffres béants sous les pieds des passants attardés : chacun doit être libre de se tuer dans les ornières de la voie publique. Tant pis pour ceux qui ont la vue basse.
Il doit demander la démolition des parapets et des garde-fous : chacun doit être libre de prendre la rivière pour une grande route, tant pis pour ceux qui ne savent pas nager. Il doit solliciter aussi la suppression des gendarmes qui gênent l’industrie des fabricants artificiels de billets de banque ; les gens qui les reçoivent doivent savoir distinguer les faux de ceux-là qui sont authentiques.
Il y a trois ans, un de mes amis, homme intelligent, était, ainsi que son fils, jeune enfant d’avenir, cloué sur le lit par une fièvre typhoïde d’une méchante espèce. Les ordonnances de son médecin ordinaire étaient suivies avec une religieuse exactitude, et il remerciait avec effusion la science qui lui rendait la santé, qui lui conservait son fils.
Il se gardait bien d’évoquer les souvenirs de Molière, et si quelque athée eût dit devant lui qu’il n’y a point de science médicale, il eût rassemblé le peu de forces que la maladie lui avait laissées pour assommer le blasphémateur.
Puis la santé est revenue, et avec la santé le souvenir des railleries de Molière. Car cet ingrat se nomme… A. Sanson.
Admettons que l’exercice de la médecine ait été aussi complétement libre que le commerce des pommes de terre frites. Admettons aussi que M. Sanson, entièrement isolé du mouvement scientifique, et simplement guidé par la plaque professionnelle qui indique la demeure d’un médecin, ait réclamé les soins d’un sonneur de cloches ou d’un clerc d’huissier, subitement convertis au culte d’Esculape.
Admettons enfin, ce qui n’a rien d’improbable, que, le guérisseur improvisé, aidant la maladie, ait laissé mourir le fils de mon ami. Je me demande si M. Sanson serait aussi partisan de la suppression du diplôme.
J’avoue que personnellement il m’est absolument indifférent qu’on fasse disparaître les garanties qui protégent la santé publique ; et si vous, qui avez des enfants ou des êtres chéris que la maladie peut atteindre, vous êtes de cet avis, je suis prêt à me faire l’écho de vos vœux. Cependant, je vous ferai remarquer qu’en Angleterre, où la vente des poisons n’est soumise à aucun contrôle, on a jugé que la médecine libre était plus dangereuse encore, car on l’a supprimée déjà depuis plusieurs années.
Je fus appelé, il y a quelques jours, pour donner des soins à un jeune enfant volontaire et gâté, atteint d’une maladie grave.