Ah ! Babinet, rends-moi mes quarante-cinq francs !!!


Il existe de par le monde un monsieur de science, — (je ne dis pas un homme, cela sent la plèbe et il appartient à l’aristocratie de la chose), — que la destinée a favorisé d’environ deux millions de fortune. M’est avis qu’il pourrait, sans compromettre l’avenir de ses héritiers, dépenser un peu plus de dix-huit cents francs par an pour le vivre, le couvert, etc., etc., et ne pas se condamner à perpétuité à la tasse de lait et au pain d’un sou, lorsqu’il ne mange pas en ville. Mais, après tout, c’est son affaire ; il a droit de penser le contraire et de placer la ladrerie au nombre des vertus qui doivent orner le cœur de l’homme. Or, il advint qu’un jour, une société savante lui décerna un prix de dix mille francs — un joli denier.

Cette couronne aurait pu tout aussi bien tomber sur un autre front, sans que dame Justice s’en montrât trop scandalisée. Mais la sagesse des nations l’a dit : L’eau va toujours à la rivière et les écus vers les grands sacs. Je suis pourtant très-disposé à reconnaître que notre deuto-millionnaire n’est pas sans mérite, il a fait jadis des travaux très-estimés, et si ses découvertes n’ont pas été plus nombreuses, cela tient uniquement à ce que le charbon est coûteux et qu’il n’est pas homme à se ruiner en combustible pour faire des expériences qui, peut-être, ne lui auraient rapporté aucun profit.

Le grand jour de la distribution des prix arriva. Mais le ciel qui parfois proteste à sa manière contre les sottises humaines, le ciel se voila d’épais nuages, ouvrit ses cataractes sur le dos du lauréat et le transperça jusqu’à la peau. Situation cruelle, car la route était longue et le pauvre deuto-millionnaire n’a jamais connu, à ses frais, les douceurs du véhicule ; il a même supprimé depuis longtemps de son budget le chapitre relatif aux parapluies, comme constituant une dépense folle, ruineuse et inutile.

C’est donc trempé jusqu’aux os, et crotté jusqu’au collet de son habit (historique), qu’à l’appel de son nom, il se précipita dans les bras de papa Soleil, le président, pour recevoir l’accolade sacramentelle qui forme l’accompagnement inéluctable de la médaille. Le président mouillé fut immédiatement pris d’un rhume de cerveau.

Papa Soleil a un autre nom qu’il daigne apposer au bas des travaux de ses aides, mais je le tairai pour ne pas lui rappeler le faible point de contact qui le rattache à l’humanité ; il est Soleil du haut en bas, jamais cheval de corbillard de première classe n’a porté si haut sa tête empanachée, jamais Jupiter olympien n’a abaissé un regard plus superbe sur les humbles mortels ; jamais paon faisant la roue n’a eu pour sa rayonnante personne une plus légitime admiration. Lorsqu’il daigne se mêler à la foule, son air, sa voix, son geste, toute sa personne semble dire : Inclinez-vous, faibles humains, c’est moi le papa Soleil, non cet astre vulgaire qui fait pousser les choux et les carottes, mais le grand soleil resplendissant qui vivifie la science et fait pousser les savants.

Notre deuto-millionnaire éprouva une vive satisfaction à sécher un peu son habit sur le cœur de papa Soleil ; mais cette satisfaction était mêlée d’impatience, il avait hâte d’accomplir la deuxième partie du programme et de passer à la caisse pour toucher les dix mille francs.

Le caissier le prit non pour un lauréat, mais bien pour un sauveteur qui vient de repêcher un noyé dans le macadam. Notre héros finit par établir son identité, et on lui compta neuf mille cinq cents francs.

— Vous faites erreur, monsieur le caissier, mon prix est de dix mille francs.