[4] J’appris plus tard que cet artiste était M. Jugelet, un des beaux talents de notre époque, et qui a conquis aux expositions toutes les distinctions qui honorent le mérite hors ligne.

Après avoir admiré ces efforts de l’art, je voulus admirer aussi l’établissement des bains de mer, qu’on appelle Frascati dans le pays. Je lui trouvai d’abord, il est vrai, l’aspect délabré d’un cirque de province ; les planches bariolées qui forment les murailles me rappelaient ces Turcs qu’on rencontre, le mardi gras, dans la rue Mouffetard ; mais il faut attribuer cette illusion d’optique aux rafales de la tempête et aux tourbillons de neige qui vinrent aveugler mes yeux et obscurcir mon jugement.

Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!

Enfin, vers le milieu du jour, le soleil, honteux de se faire, par son absence, le complice d’un pareil guet-apens, le soleil nous envoya quelques-uns de ses plus pâles rayons sur le dos d’un vent nord-ouest, qui n’eut pas même l’intelligence de s’en réchauffer pour passer moins glacial sur nos fronts. — Je guettai jusqu’au soir sur la jetée, en compagnie de beaucoup d’autres badauds, les yeux braqués sur l’horizon, attendant la marée, la tempête, les catastrophes. Nous ne vîmes rien venir ; la mer était calme, mais la tempête était dans nos cœurs, et le nom de Babinet, fabricant d’almanachs, ne sortait de nos lèvres violettes et frémissantes qu’escorté d’un cortége d’imprécations.

Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!

Vers le coucher du soleil, un digne naturel du pays eut pitié de moi, il m’emporta au chemin de fer avec les plus grandes précautions : le froid m’avait rendu fragile ; alors je repris mes sens — et la route de la capitale, que je n’aurais pas dû quitter.

Pendant le voyage j’eus un sommeil accidenté par un songe affreux. Je vis M. Babinet dans son costume de membre de l’Institut ; il avait à la main une corbeille pleine de petits horoscopes renfermés dans des coquilles de noix dorées. Il disait : « Approchez-vous tous qui voulez connaître le passé, le présent et l’avenir ; achetez mes horoscopes ; vous y trouverez votre âge, le lieu de votre naissance, la manière de vous conduire en société, les héritages, pertes, malheurs, procès qui vous arriveront jusqu’à votre mort, et même encore après. Je les vends dix centimes, et je donne en prime aux amateurs : un passe-lacet, une pelote de ficelle et un exemplaire de l’almanach prophétique dont je suis l’auteur. »

Par bonheur, je reçus d’un voisin un coup de pied qui m’éveilla au moment où j’allais acheter un horoscope.

Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!

En vérité, je vous le dis, monsieur Babinet, vos erreurs météorologiques vous rendent digne de collaborer à l’Annuaire du Bureau des longitudes. Si vous désirez mourir en paix avec vos semblables, ne pronostiquez plus. Si vous voulez qu’à votre lit de mort je vous pardonne mon voyage à Dieppe,