Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!
Je me dis : On ne sait ni qui vit ni qui meurt ; dans cent ans je ne serai peut-être plus de ce monde. Il faut que j’aille voir la marée Babinet. — Je me dirigeai vers le train de plaisir, muni des provisions et vivres nécessaires à un homme qui va visiter des villes tout à fait submergées. Mais, hélas ! le train de plaisir était complet ; les badauds qui croient encore aux prédictions de Babinet-Lænsberg ne m’avaient point gardé une place.
Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!
Il est parti le convoi… funèbre de mes espérances ; me faudra-t-il attendre cent ans la marée Babinet ? Hirondelle légère, prends-moi sur tes ailes et ne t’arrête qu’aux rives de l’Océan ! Mais le convoi était parti et les hirondelles n’étaient pas encore venues. Le train express entendit mes lamentations, eut pitié de mes larmes et me reçut dans son sein.
Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!
Nous partons, mais sans dévorer l’espace. La machine se traînait nonchalamment sur les rails et s’arrêtait à chaque instant pour regarder l’heure à l’horloge du ciel. Mon cœur bouillonnant s’élançait à travers la portière au-devant de la marée Babinet : il me semblait par moments entendre le bruit de la mer, je croyais voir les flots impatients accourir au-devant de nous… Erreur ! les ronflements des bourgeois qui m’entouraient troublaient seuls le silence de la nature. Ah ! m’écriai-je dans mon désespoir, nous arriverons quand la marée Babinet sera couchée.
Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!
Je pus enfin contempler les palais de marbre, les monuments merveilleux, les chefs-d’œuvre des arts qui font de la noble cité de Dieppe la reine des bords de l’Océan. Je pus fouler enfin les galets de sa plage, si admirablement ronds qu’on les prendrait pour des œufs de dinde ou pour les billes réformées du billard de Neptune : des galets qui dévorent une paire de bottes par kilomètre de promenade ! J’admirai tout, — excepté la marée Babinet. J’étais dans la situation de Vatel : la marée était en retard, la marée n’arrivait pas.
Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!
Je vis là un artiste qui couvrait une toile presque aussi rapidement que la lame vient couvrir la plage. Son pinceau pétrissait la mer avec une fougue énergique. La vague écumeuse semblait exaspérée de se voir dompter par cette main magistrale, qui la saisissait au passage avant qu’elle ait eu le temps de retomber dans l’Océan. Je reculai involontairement devant ces flots si parfaits qu’ils semblaient vouloir s’élancer sur moi, pour me punir d’avoir douté de Babinet[4].