L’épidémie suivait son cours et les anencéphales continuaient à envahir les registres de l’hôpital, lorsqu’un statisticien eut besoin de les compulser pour établir les rapports qui existent entre l’anévrysme de l’artère centrale de la rétine et les fractures du péroné. Tout statisticien qu’il était, il fut frappé de lire sur les registres :

Philippe Courtois, tailleur de pierres, 65 ans, anencéphale.

Marie Pregnard, blanchisseuse, 42 ans, anencéphale.

Il en compta cent trente. Le statisticien effaré n’avait jamais vu une collection d’anencéphales aussi âgés ; il courut chez le directeur et eut avec lui une conférence qui plongea ce dernier dans une rage épouvantable, il se sentit mystifié et bondit jusqu’à la rue Neuve-Notre-Dame, d’où un orage administratif fondit sur la tête coupable de l’interne, qui s’en moqua.

A partir de ce moment, les internes purent, comme par le passé, poser des diagnostics ad libitum.


Le directeur, plein de rancune de ce tour pendable, voulut prendre sa revanche, et, par un nouvel ordre du jour, il interdit les autopsies à l’hôpital. — Nouveau conciliabule à la salle de garde, nouvelle décision : dès ce moment, tous les bulletins de décès portèrent : soupçons d’empoisonnement. Or, en pareil cas, l’autopsie est de rigueur et doit se faire en présence du directeur, d’un commissaire de police et d’un médecin étranger à l’hôpital.

L’infortuné directeur passait son existence dans la salle des morts. A peine l’aurore aux doigts de rose avait-elle ouvert les portes de l’Orient, qu’un interne se pendait à sa sonnette et lui criait : « Monsieur le directeur, nous avons à faire une autopsie avec soupçons d’empoisonnement. » A peine était-il dans sa salle à manger qu’un autre interne réclamait sa présence pour une nouvelle autopsie, toujours avec soupçons d’empoisonnement ; le commissaire, qui partageait ses tribulations, envoyait au diable l’hôpital et la direction, et ne voulait plus se déranger, car, bien entendu, on ne trouvait jamais aucune trace d’empoisonnement.

Encore un mois de ce régime et on aurait pu faire l’autopsie du directeur, mort des suites… de tous ces empoisonnements.

Il fit à sa santé le sacrifice de son entêtement bureaucratique, et les autopsies comme les diagnostics se firent désormais ad libitum.