Il faut en prendre son parti, l’éducation envahit toutes les classes de la société ; elle monte, monte comme la marée, — pas la grande, — et bientôt, on cherchera en vain dans la nature entière un animal qui ne sache pas quelque chose. Le cirque annonçait l’exhibition d’un taureau savant, et je m’empressai d’aller constater son mérite. Jusqu’à présent, l’histoire des célébrités de l’espèce bovine était tout entière à faire ; on connaissait les chevaux savants, les chiens qui jouent au loto, les lapins perspicaces et signalant la personne la plus amoureuse de la société, les araignées mélomanes, les puces travailleuses, etc., etc. ; mais les taureaux qu’on rencontre dans l’histoire sacrée ou profane ne remplirent qu’un rôle tout à fait sacrifié ; ils jouent les personnages muets, les comparses, et appartiennent plutôt au décor qu’à l’action… Le bœuf Apis lui-même était bête comme son culte, et, à part le taureau qui enleva Europe, — ce qui n’était pas trop maladroit, car la fille d’Agénor était, dit-on, fort belle, — la race bovine n’a fourni aucun personnage notable, et il n’en était question qu’à propos de comparaisons déshonnêtes.

C’est à M. Mac-Ray qu’appartient la première illustration ; et la Société protectrice des animaux lui doit une médaille pour avoir tenté la réhabilitation scientifique et intellectuelle de la race bovine.

Le taureau savant de M. Mac-Ray se nomme Don-Juan. Mais ici je suis un peu embarrassé ; l’animal est-il véritablement savant ? Comme candidat à l’Institut, on le trouvera probablement insuffisant. Il ne sait peut-être pas beaucoup de grec ; au moins il n’en a rien fait paraître, et il est possible qu’il ne puisse faire une équation au deuxième degré à deux inconnues sans consulter le père Babinet. Ce n’est pas un savant à la manière d’Arago, mais il sait bien des petites choses que ses confrères privés d’éducation ignorent absolument. Et puis, il est le premier de la dynastie des taureaux savants, et l’histoire nous enseigne qu’il ne faut pas être trop exigeant pour les fondateurs de dynasties.

Don-Juan, mon ami, tu n’es pas fort, mais c’est toi le Pharamond des taureaux illustres. Saute en paix tes haies de balais, passe tranquillement dans tes cerceaux, rampe aux pieds de ton maître, je ne veux pas te taquiner de peur de dégoûter tes frères de la science. Seulement, brave taureau aux cornes dorées, au pelage blanc et noir, à l’échine un peu maigre, tu as eu tort de venir après Léotard ; c’est un peu tard.

Une petite dame très-décolletée, qui se trouvait près de moi, assurait que ce taureau n’était qu’un bœuf. Je lui demandai sur quoi elle basait cette opinion. Elle me répondit en me riant au nez. Si j’avais été moins blessé de son impertinente réponse, je me serais mieux renseigné sur la bête, car elle avait l’air de s’y connaître. C’était probablement une Pénélope normande qui avait beaucoup pratiqué les bêtes à cornes.

Décidément la petite dame avait tort : il s’appelle Don-Juan ; c’est le nom d’un coureur de ruelles ; il convient à un taureau, mais ne saurait s’appliquer à un bœuf.


M. le docteur Mallez est l’espoir des rétrécis et le refuge des vessies malades ; nonobstant, si sa réputation d’urologiste n’est pas arrivée encore à son apogée, elle a au moins franchi la frontière vers le nord-nord-est. Il y a quelques jours, M. Mallez revenait de la Belgique, où il avait été appelé pour sonder, non pas le canal de… Gand, qui est, je dois le dire, parfaitement navigable, mais celui d’un bourgeois de Bruxelles (en Brabant), lequel se plaignait que sa naïade vésicale ne vidait son urne que goutte à goutte… Notre confrère revenait donc de Bruxelles (en Brabant) lorsque son convoi se heurta aux environs de Douai contre un train de marchandises qui lui barrait la route. Ces terribles collisions sont trop fréquentes pour que j’aie besoin d’entrer dans de tristes détails ; elles se ressemblent toutes à peu près ; seulement, dans celle-ci, les contusions furent en majorité, et, très-heureusement, on n’eut à déplorer la mort d’aucun voyageur. Dans le train défoncé, on avait attelé un wagon d’alcool à un wagon de sucre, comme si le hasard avait voulu offrir aux voyageurs un punch de consolation. Cette attention délicate de la destinée eut un plein succès : le bol de punch flamboya sur une centaine de mètres d’étendue, et sa flamme monta assez haut pour boire quelques petits nuages qui flânaient dans les basses régions de l’atmosphère.

Au premier bruit de l’accident, on s’est dit à l’oreille que des lithotriteurs jaloux avaient placé sur la voie un gros calcul qu’ils n’avaient pu broyer, de manière à terminer par un déraillement l’histoire des succès de M. Mallez avant la fin du premier volume (l’ouvrage doit en avoir plusieurs). Quant à moi, j’ai refusé de croire à un si horrible calcul.