Notre confrère avait attrapé sa part de contusions, et il était en droit de se renfermer dans cet égoïste adage : chacun panse pour soi ; mais lui, plein de ce feu sacré qui fait le plus bel ornement du praticien, ne songea qu’à secourir ses compagnons d’infortune ; c’est tout simplement sublime (il est vrai que M. Mallez n’avait qu’une égratignure à la jambe).

L’aiguille des minutes avait déjà fait une fois et demie le tour du cadran depuis l’accident, lorsque survint le docteur T…, médecin de la compagnie. Ne trouvant plus de blessés à panser, et désireux de montrer la science qu’il aurait mise à leur service, désireux de leur faire regretter de ne pas l’avoir attendu, le confrère n’ayant pas d’autre moyen à sa disposition, se mit à faire subir à notre confrère de Paris un petit examen médico-chirurgical.

M. Mallez prenait déjà, pour répondre, l’air olympien qu’il réserve pour les cas où il aura de grands seigneurs à sonder, lorsque la foule reconnaissante et indignée se rua sur le docteur T…, en l’accablant des qualifications les plus désagréables, pour venger celui qu’elle appelait son sauveur ; des mots on allait passer aux gestes ; le docteur T… devint pâle, il se sentit perdu ; la triste destinée d’Orphée, mis en pièces par les dames de Thrace, lui revint à la mémoire. Il ferma les yeux pour ne pas se voir mourir.

En cet instant critique, on vit M. Mallez s’élancer pour protéger son infortuné rival.

« Messieurs et dames, s’écria-t-il, si je suis votre sauveur, si vous êtes reconnaissants de mes soins, je vous en prie, n’abîmez pas monsieur ; ne m’obligez pas à faire encore un pansement. »

La foule, docile et reconnaissante, s’éloigna en silence et sans murmurer.

Voilà donc, enfin, des malades reconnaissants et disposés à assommer quelqu’un pour venger leur sauveur ; il est vrai que c’était un médecin qu’ils voulaient assommer. Si M. Mallez avait eu pour adversaire un épicier ou un marchand de mort-aux-rats, peut-être personne n’eût pris son parti. Mais n’allons point gâter par des peut-être le mouvement si beau, si rare de ces bons voyageurs : éternisons-le, au contraire ; ouvrons une souscription pour élever sur le lieu de l’accident une pyramide sur laquelle on gravera en lettres d’or :

ICI DES MALADES
FURENT RECONNAISSANTS.

Quelques jours après, le journal de Douai publiait un récit de l’événement, avec des détails médicaux assez circonstanciés, se terminant ainsi : « Les premiers soins ont été donnés par le docteur T…, médecin de la compagnie. »

Qu’un médecin choisisse un train qui culbute, afin de donner des secours aux blessés, et de se faire faire une petite réclame, c’est très-ingénieux. Mais il est bien plus ingénieux encore de ne pas se faire écraser, de ne pas se fatiguer à panser des blessés, et, nonobstant, de souffler au confrère la petite réclame.