LISEZ L’AUTRE COTÉ DE LA CARTE.
Vous pensez que c’est là tout ! Erreur, comme dit cette bonne dame, lisez l’autre face ; cette carte a été plongée dans un charlatanisme si épais, qu’elle en est couverte des deux côtés.
AVIS
Important et Indispensable.
Montez au 3e sans parler à personne, n’écoutez pas si l’on indique ailleurs, ce ne serait que pour vous tromper, savoir ou mentir, je suis presque toujours chez moi excepté le Vendredi, personne n’est en relation avec moi, la discrétion étant nécessaire. Lisez les Plaques dans l’allée, pour la nuit et même le jour, tirez l’anneau en fer plusieurs fois ou frappez trois coups, quand on ne Sonne qu’une fois je regarde par la Fenêtre du 3e, si l’on vous indiquait mal je vous prierais de m’en avertir.
La profession est indiquée sur la porte, tournez le bouton.
Rue St… no… entre l’A… et la Rue St…
PARIS.
Cette carte est estampillée par le timbre qui lui sert de passe-port pour circuler sur la voie publique, elle a le même droit que l’animal dangereux qui porte sa muselière, conformément aux ordonnances de police, seulement elle n’en a pas, elle, de muselière, qui l’empêche de contaminer les gens. Elle peut s’introduire dans la main de la jeune fille innocente qui ne connaît pas encore toutes les infamies qu’on rencontre dans les égouts de la civilisation ; malgré son innocence, elle est femme, elle questionne, et sait enfin que péché caché est à moitié pardonné, et qu’on peut se faire assurer contre les résultats trop visibles de l’amour.
Elle se glisse aussi dans la main de celle qui n’a plus rien à perdre que la crainte d’avoir des héritiers. Celle-là comprend de suite l’invitation qu’on lui adresse.
Il faut vraiment examiner à la loupe ce petit chef-d’œuvre d’impudeur, pour en bien apprécier toutes les beautés. Je le comparerais volontiers à ces vins vieillis derrière les fagots, dont il faut analyser tous les parfums, toutes les saveurs pour bien en juger le mérite. L’ignoble a ses nuances et son fumet ; analysons donc, malgré la révolte de nos sens, ce que contient cette carte, c’est une œuvre de chimiste et non pas de gourmet, mais je l’ai dit ailleurs, les sens du médecin ne sont point ceux d’une petite-maîtresse. D’abord, remarquons cette observation : On ne me trouve que chez moi. Une sage-femme qui n’exerce qu’à domicile, cela me fait l’effet d’un paveur qui ne voudrait travailler qu’en chambre. Je laisse deviner ce qu’une matrone membresse de plusieurs Sociétés savantes qui ne va pas en ville peut faire chez elle.
Notez qu’elle reconnais la grossesse à six semaines ou deux mois. Mais je suis persuadé que c’est uniquement aux consultations payantes, et que ses consultations gratuites, comme la caisse de Robert-Macaire, ouvrent à trois heures juste, et ferment à trois heures très-précises.
Elle traite et naturellement guérit toutes les maladies de l’utérius (en vertu de quel droit ? — Cela ne vous regarde pas) ; mais elle n’explique point si elle considère la grossesse comme une maladie de l’utérius. J’avoue que j’aurais voulu lui voir couronner son chef-d’œuvre par une explication sur ce point : quant à moi, je suis convaincu qu’elle considère la grossesse comme une maladie des plus graves ; comme celle qui se traite avec le plus de succès dans sa maison de confiance, et surtout comme celle qui rapporte le plus d’argent.