Je vous ai imputé cinquante-trois fautes de langage et de goût dans un seul discours de soixante-sept lignes, et vous avez tenté d’en justifier trois ! C’était vraiment bien la peine ! Et les cinquante autres qui restent à votre passif, qu’en ferons-nous ?

Il est vrai que vous traitez l’article de diatribe bruyante, ayant le ton grossier de la plaisanterie, visant au grotesque et affectant des airs de mascarade. Je suis, selon vous, un étrange docteur, un pédant, un demi-savant, un magister et même un grammairien, ce que vous semblez considérer comme une grosse injure.

Ce sont là, j’en conviens, des arguments pleins d’atticisme et fort capables de paraître sans réplique à beaucoup de gens ; mais, pour mon compte, la moindre démonstration ferait bien mieux mon affaire.

Je ne voudrais pas de nouveau troubler votre sérénité en commentant votre réponse, et Dieu sait si je me fais violence. Cependant, avec tous les égards que je dois à la haute opinion que vous professez pour votre mérite, permettez-moi, monsieur, de vous adresser une simple observation : Vous semblez confondre le magister avec le grammairien ; ces deux êtres sont distincts.

Le magister est un modeste vulgarisateur qui donne des leçons de langage à ceux qui en ont besoin. Cette qualification ne saurait me convenir, et, au risque de vous désobliger, ma modestie m’empêche d’accepter, relativement à vous, le titre que vous voulez bien m’octroyer.

Le grammairien est celui qui fabrique des grammaires, et je vous jure que je ne suis pas plus grammairien que vous ; si je l’étais, j’aurais le courage d’en convenir, bien que, par le temps qui court, il ne soit pas toujours prudent de faire un pareil aveu à certains académiciens.

Vous êtes, monsieur, un de ces heureux que la fortune saisit au collet, et porte sur les sommets où ne vont point les foules. La fortune a de ces caprices. Mais là-haut, sur les pics élevés, le vertige saisit les hommes, et, dans leur majesté comique, ils se croient inaccessibles. Ma critique vous paraît un étrange solécisme de conduite, quelque chose sans doute d’énorme et de monstrueux capable de troubler l’ordre et la marche de la nature. Ah ! monsieur, laissez-moi rire un peu.

Votre talent incontestable, mais trop souvent fort incorrect, ne vous autorise pas à traiter la syntaxe en fille mineure qu’on gouverne à sa guise ; et lorsque vous considérez les fautes qui vous échappent comme la marque et le caractère de votre style, vous me faites vraiment la partie trop belle.

Au temps où nous vivons, un écrivain à la mode doit se soumettre aux règles du langage et aux prescriptions de la civilité puérile et honnête. Il doit bannir avec soin de son écritoire les fautes de français ou tout au moins… les injures. La polémique peut avoir des griffes, mais cela ne l’empêche pas de mettre des gants.

Vous me témoignez tant de colère pour avoir innocemment échenillé un seul de vos discours, que je me demande ce que vous feriez si j’appliquais à toute votre œuvre le même procédé d’analyse. Rassurez-vous, je n’ai ni l’intention ni le loisir de le faire, et j’aurais laissé passer votre réplique sans mot dire, si elle ne contenait cette phrase : « Car je ne considère pas comme un texte loyal et sincère le texte déchiqueté et entrecoupé, à chaque mot, de lazzi grossiers qui lui a été présenté (au public) par cet étrange docteur. » (Étrange, qu’en savez-vous ?)