Je dois dire que les moyens qu’il a mis en œuvre pour atteindre le but de ses désirs ne sont point ceux qu’emploient les gens vulgaires qui veulent arriver à tout prix. Sa suprême habileté consistait à se faire offrir ce qu’il convoitait ardemment. Il faisait mouvoir les rouages de son ambition avec une telle expérience, que tout lui arrivait sans secousses et sans qu’il eût l’air d’avoir rien sollicité.
La grande réputation de M. Rayer avait des côtés artificiels, elle fut véritablement exagérée, mais là encore il s’était laissé faire sans paraître y mettre la main. Il s’est trouvé entouré de quelques-uns de ces gens serviles qui ont toujours besoin de servir de tapis de pied à quelqu’un. — Il ne faut pas leur en vouloir, c’est de naissance. — Ils placèrent M. Rayer sur une espèce d’autel et en firent le pontife d’une petite Église. On exaltait son génie, son illustration, sa célébrité sur tous les tons. Quand il éternuait, on aurait volontiers sonné les cloches et chanté : Dieu vous bénisse ! en faux bourdon.
M. Rayer n’était probablement pas entièrement dupe de ces flagorneries parlées ou imprimées, de cette dépense d’admiration qu’il devait rembourser d’une manière ou d’une autre. Mais il est difficile d’imposer silence ou de se fâcher contre ceux qui vous trouvent du génie. Aussi laissait-il dire et écrire, de sorte que peu à peu les gens le considéraient comme véritablement illustre, sans discuter ses titres à l’illustration.
En 1843, M. Rayer entra à l’Institut, et sa nomination montra toute l’habileté de sa politique. Il ne pouvait songer à se présenter dans la section de médecine et de chirurgie. Il y avait, à cette époque, des compétiteurs assez supérieurs pour lui barrer absolument la route. Il se présenta donc dans la section d’économie rurale, mais il n’avait d’autres titres qu’un mémoire sur la communication de la rage canine à l’homme.
Ce modeste trait d’union entre la médecine humaine et l’art vétérinaire était un bien petit pont pour franchir un si grand vide.
M. Rayer, sans se décourager, créa les Archives de médecine comparée. Cette publication enleva la nomination, mais aussitôt après, le journal cessa de paraître, il vécut cinq numéros.
M. Rayer a été le fondateur de la Société de biologie ; c’est là un titre sérieux qui s’attache à son nom. Cette réunion de savants, jeunes, actifs, et désireux de montrer leur valeur, a fait d’excellents travaux. Mais elle a beaucoup fait aussi pour M. Rayer ; il protégeait ses membres avec ardeur, et de leur côté, ils soutenaient le maître vigoureusement, sans bassesse, mais avec l’entraînement de gens reconnaissants.
Des amis de M. Rayer ont voulu exagérer à son profit le mérite de cette création, et l’ont posé en Mécène de la science. N’exagérons rien ; si quelques hommes qui touchent ou qui ont atteint la célébrité appartiennent à la Société de biologie, ce n’est pas elle qui a créé leur force. On ne fait pas sortir un chêne d’une graine de moutarde, quand bien même on l’arroserait d’un engrais céleste. Claude Bernard et d’autres sont peut-être arrivés un peu plus facilement, mais ils n’auraient pas fait une découverte de moins s’ils n’avaient pas été de la Biologique ; d’un autre côté, la protection infatigable accordée par M. Rayer à quelques médiocrités n’a rien fait sortir de leur cerveau stérile.
Ses élèves et ses amis pouvaient compter sur lui quand même. Malheureusement, ce qu’il obtenait en leur faveur était refusé à des gens qui parfois en étaient beaucoup plus dignes. Ce qu’il a fait décorer de ses amis est inimaginable ; pour eux, sa main était une corne d’abondance qui laissait échapper des croix. Je me suis parfois demandé s’il n’en avait pas découvert une mine.
M. Rayer n’était pas professeur de la Faculté, et il est bien probable que ce fut une des amertumes de sa vie, lorsqu’en 1863, il avait alors soixante-dix ans, il fut nommé du même coup doyen et professeur de médecine comparée. Cette couronne fut pour lui une couronne d’épines. Les professeurs étaient pleins de mauvais vouloir pour le doyen et le collègue qui leur était imposé en dehors des conditions normales ; les élèves lui manifestaient leur antipathie avec la plus grande violence. Enfin, après moins de deux ans d’une administration assez médiocre, car le poste de doyen n’est pas facile à bien remplir, il donna sa démission sans avoir fait une seule leçon du cours pour lequel on l’avait nommé.