M. Le Verrier a parfois un laisser-aller, d’un sans-façon adorable. Un jour, il se promenait dans le jardin de l’Observatoire, avec M. Mesnard, chef de division au ministère de l’instruction publique. Brusquement et sans rien dire, il saisit le poignet de son visiteur, fait un quart de conversion sur ses talons, et se met à inonder les plates-bandes. M. Mesnard, stupéfait et indigné du sans-gêne de M. le directeur, reste un instant immobile et cherche à son adresse une épithète salée. Tout à coup, il prend un grand parti, s’adosse à M. le Verrier et imite du mieux qu’il peut son épanchement humide. — Tableau ! Il manquait un troisième pour compléter le groupe de la fontaine Louvois.

ÉPILOGUE.

L’Observatoire est réorganisé. Aux prodigues qui dissipent leur fortune, on donne un conseil judiciaire ; à M. Le Verrier, qui gaspillait l’intelligence des astronomes, M. le ministre de l’instruction publique a nommé un conseil… de famille. L’arbitraire est mort à l’Observatoire, et Dieu sait s’il avait la vie dure ! Tout en conservant le titre de directeur, l’autocrate devient constitutionnel ; il ne pourra même pas rosser un domestique sans la permission de son conseil.

Voici les noms des huit nouveaux régents de l’Observatoire. Ce sont : MM. Marié Davy, Lœvy, Wolff, Yvon Villarceaux, astronomes ; membres choisis en dehors de l’établissement : MM. Briaud, Faye, Serret et l’amiral Dieudonné.

Les gens qui connaissent mal M. Le Verrier s’imaginent que l’ère de la paix vient enfin de commencer pour les astronomes ; ceux qui le connaissent mieux sont persuadés que le savant calculateur va faire d’incessants efforts pour absorber son conseil, et s’il n’y parvient pas (chose probable), après des luttes acharnées, il secouera la poussière de ses pantoufles sur le seuil de l’Observatoire, ce qui sera certainement une chose très-fâcheuse, car M. Le Verrier possède d’éminentes facultés, et rendrait à l’astronomie de grands services, s’il voulait modifier les côtés grincheux et envahisseurs de son caractère.


Le docteur Rayer était un grand et beau vieillard, un peu épais dans ses derniers temps, mais que la vieillesse n’avait pas courbé. Une tête superbe, qui ne manquait pas de majesté ; un front haut et large, dominé par des cheveux gris touffus et rejetés en arrière, un nez bien coupé, la bouche sérieuse, peu de rides, l’œil fin et quêteur du Normand ; il était né à Saint-Silvain (Calvados).

M. Rayer a joué un rôle important dans le monde médical de notre époque. C’était un homme d’une remarquable intelligence et d’un véritable mérite ; il a poussé l’esprit des affaires au plus haut degré de perfection, et on lui a justement reproché d’appliquer trop exclusivement ses grandes facultés à des vues personnelles. Il a fourni un exemple frappant de ce que peut la volonté ferme d’un homme, mise au service d’une ambition sans limites.

M. Rayer mérite certainement une belle place dans la science ; cependant ses travaux et ses titres scientifiques sont bien pâles si on les compare à ceux des Bouillaud, des Velpeau, des Trousseau, des Jobert, etc.

A part ses deux ouvrages, fort estimables du reste, sur les maladies de la peau et sur les affections des reins, il n’a produit que quelques brochures peu importantes, et pourtant il a dépassé tous ses illustres rivaux dans la carrière des honneurs et des dignités ; il en a été littéralement écrasé : ancien doyen et professeur honoraire de la Faculté de médecine, membre de l’Institut, de l’Académie de médecine, grand officier de la Légion d’honneur, ex-médecin du roi Louis-Philippe, médecin de l’Empereur, président ou membre d’une multitude de conseils, de commissions, de sociétés, etc., il me faudrait une colonne entière pour donner la liste des fonctions que M. Rayer s’est fait attribuer. Il est probable qu’il a fini lui-même par ne plus s’y reconnaître.