Je ne veux pas aller au fond de ce drame. M. Malapert, un savant professeur, à la hauteur de sa mission, a trouvé de l’arsenic. L’empoisonnement me paraît un fait indiscutable ; mais je veux passer auprès du crime sans me demander qui l’a commis. Je veux simplement signaler quelques théories scientifiques, des inepties (le mot n’est point trop fort), qui ont pu faire frémir une cour d’assises, et qui feraient pouffer de rire une réunion de médecins sérieux.

Il faut parfois se méfier des affirmations de la vraie science, quand il s’agit de la vie d’un accusé ; car la vérité d’aujourd’hui peut devenir demain une erreur (et que d’erreurs ont été commises en médecine légale) ! Mais encore faut-il qu’un médecin légiste, dont la tâche est si délicate, n’ignore rien de son métier ; s’il n’est pas suffisamment pénétré des choses qu’il doit savoir, s’il omet certains détails de son rôle, il peut mal à propos prêter à l’accusation un secours terrible contre un innocent. L’expert doit être avant tout l’esclave de son observation ; s’il se passionne pour ou contre l’accusé, ce n’est plus un expert, c’est un accusateur ou un avocat.

Examinons si M. Ganne a rempli toutes les conditions de son emploi. D’abord, une chose me frappe : il assiste Texier dès le début de sa maladie ; pendant plus d’un mois, il laisse défiler le cortége des symptômes de l’empoisonnement sans les reconnaître ; aussitôt que sa perspicacité a mis des lunettes, il dénonce lui-même le crime, et c’est lui qui se trouve chargé de l’autopsie ! Je sais que M. Ganne ne lâche pas facilement ses malades, mais une fois morts, il pourrait en faire le sacrifice.

N’existe-t-il pas une profonde incompatibilité morale entre les différentes phases de son intervention ? et lui, dénonciateur du fait qu’il avait beaucoup trop longtemps méconnu, possédait-il toute l’impartialité nécessaire à l’expert ? Non, il ne la possédait pas, car il a prononcé aux débats cette phrase, étrange dans sa bouche : « N’eussions-nous pas trouvé le poison, que M. Ledain et moi n’en serions pas moins restés convaincus qu’il y avait eu un empoisonnement ! »

Il aurait conclu à l’empoisonnement en l’absence de tout agent toxique, et il assiste pendant six semaines à des phénomènes d’intoxication sans les reconnaître ! Pour un médecin légiste, c’est roide.

M. Ganne demande à tous les échos des déjections du malade, et il se plaint amèrement qu’on lui en refuse. Mais M. Ganne, médecin légiste, ne devrait pas ignorer que, pendant la vie, les poisons sont éliminés d’une manière continue par la voie rénale, et que leur recherche est beaucoup plus facile dans les urines que dans les autres déjections. Il aurait donc dû, le 25 juillet, date de ses premiers soupçons, emporter des urines du malade, les analyser pour savoir s’il y avait poison et quelle était sa nature. Alors le malade, qui n’est mort que quinze jours après, aurait pu être sauvé.

Au lieu de cela, M. Ganne nous dit : « En prévision d’accidents sérieux, je prescrivis des antidotes : de l’eau albuminée, de l’eau de Vichy, du chiendent nitré. » Notez qu’il ne connaît pas la nature du poison ; cela n’y fait rien, il donne des ANTIDOTES, c’est-à-dire de l’eau de Vichy et du chiendent ! O Molière ! du chiendent et de l’eau de Vichy, pour combattre un empoisonnement dont on ignore la cause !

Plus loin, M. Ganne ajoute : « Mais comme par mes antidotes j’aidais la nature à expulser les substances nuisibles. » Est-ce de la candeur ou du toupet ? Laissez-moi admettre que c’est de la candeur.

On croit encore aux antidotes, c’est-à-dire aux contre-poisons à Parthenay. Douce illusion que je respecte chez M. Ganne, envisagé comme magistrat municipal, mais que je déplore chez M. Ganne, médecin légiste. Dans le temps, il est vrai, on croyait volontiers que l’eau fortement albuminée agissait sur le mercure introduit dans l’estomac, — ce qui n’était pas le cas pour Texier ; — que l’hydrate de peroxyde de fer agissait de même sur l’arsenic ; mais seulement lorsque le médecin est appelé immédiatement, au moment de l’accident. Une panade épaisse, ou toute autre substance de nature à englober, en quelque sorte, l’agent toxique, et dont on provoque aussitôt l’expulsion au moyen d’un vomitif, produisent exactement le même résultat : voilà les véritables antidotes sur lesquels on peut compter. L’estomac se trouve débarrassé mécaniquement du poison qui n’est pas absorbé.

Compter sur les ANTIDOTES, dans les empoisonnements lents et lorsque le toxique a pénétré dans la circulation et imprégné l’organisme, c’est par trop candide. Et cependant M. Ganne est un habile homme, car il parvient à trouver du mercure, au moyen de la pile de Smithson, quand le malade a succombé à l’arsenic et n’a point absorbé de mercure !… Il aurait peut-être trouvé de l’arsenic si Texier avait succombé à un empoisonnement mercuriel.