On a légèrement frémi en entendant M. Ganne dire à propos des antidotes : « La première des conditions est de ne pas mêler dans l’estomac des substances susceptibles de nuire aux analyses chimiques. » Autant dire en bon français : périsse le malade, mais sauvons l’autopsie !

Cette monstrueuse doctrine, qu’il prête gratuitement aux médecins légistes, est absolument inepte, et jamais elle n’a pu entrer dans la pensée d’un médecin instruit. La vraie vérité (qu’il ignore peut-être) est que, parmi les médicaments qu’on peut administrer en pareil cas, IL N’EN EST PAS UN SEUL qui puisse gêner l’analyse d’un expert digne de ce nom.

C’était là une niche que M. Ganne faisait à l’émotion de l’auditoire ; il voulait produire de l’effet.

Lorsque M. Ganne affirme que l’albumine agit, en isolant l’arsenic, comme cela a lieu pour le mercure, il émet une théorie de fantaisie, qui lui est toute personnelle et que personne ne lui disputera.

Je m’arrête à regret dans mon examen de la science de M. Ganne, car il ne faut pas abuser des meilleures choses ; mais si jamais je suis empoisonné, je le supplie de ne pas se mêler de mon autopsie.

Il faut bien avouer que le docteur Morin ne s’est pas montré plus fort que son confrère. Mais au moins lui n’était pas dangereux. Il a surtout émis une théorie bien amusante sur la migration du poison dans l’économie, avec stations prolongées dans certains organes comme s’il exécutait un voyage d’agrément.

La conclusion que l’on peut tirer de ces débats, qui sont aujourd’hui terminés, est profondément triste. On frémit de penser que la tête d’un accusé peut tomber, parce que le mandat terrible d’arbitre a été confié à des mains incapables de le remplir.


Est-ce bien possible, mon bon Giraud ! c’est vous le chef de file des deux mille séraphins qui veulent jeter le Sénat sur la Faculté de médecine pour la démolir. Montjoie et Saint-Denis ! quelle fortune ennemie m’oblige à vous traiter en adversaire ?

L’épithète de dénonciateur a fait hérisser votre moustache, et vous murmurez à mon adresse des frou frou de chat en colère. Aussi je m’empresse de retirer cette expression désobligeante. Mais si vous n’étiez pas un ami, je ne me gênerais point pour vous dire : Ah çà, monsieur, vous nous la contez belle ! vous prétendez ne pas dénoncer parce que vous ne prononcez pas les noms des professeurs dont vous citez les ouvrages, dont vous indiquez les cours ! Autant vaudrait nous dire : Je les ai nommés, c’est vrai, mais je n’ai point donné leur adresse, donc je ne les ai point dénoncés. C’est là une subtilité… cléricale au premier chef. J’ajouterais que si le Sénat avait besoin de vous demander les noms et même les adresses, vous ne pourriez avoir la cruauté de les lui refuser, car ce sont là des preuves à l’appui, absolument indispensables pour que la pétition soit prise au sérieux. Mais vous êtes un ami, et je ne vous dirai rien de tout cela.