Il faut croire que la médecine exerce une fascination bien puissante sur les gens, puisque tout le monde veut y toucher. Et vous-même, si vous faisiez scrupuleusement votre examen de conscience, vous trouveriez à votre passif quelques petits délits d’exercice illégal de la médecine. Vous ne vous aviseriez pas, à moins d’être bachelier ès pendules, de raccommoder la montre d’autrui, et pourtant vous n’hésitez pas dans l’occasion à porter vos mains profanes sur la mécanique humaine.
Je reconnais volontiers que les journaux extra-scientifiques vous prodiguent le mauvais exemple ; ils accumulent sans scrupule et avec une parfaite bonhomie les recettes des commères et des compères, qui sont sévèrement consignées à la porte des publications médicales.
Dans beaucoup de cas, ces arlequins pharmaceutiques, qui ressemblent beaucoup plus au thé de la veuve Gibou qu’à une drogue honnête, ne présentent pas de grands inconvénients. Quand l’indisposition est légère, elle disparaît malgré le médicament ; mais, ordinairement, les guérisseurs inspirés dédaignent de combattre ces petites misères de l’existence ; il leur faut de bonnes grosses maladies mortelles : c’est le choléra, le cancer, la rage, etc., qu’ils guérissent à tous coups. C’est là que commence le danger. Le malade qui croit à l’efficacité du remède néglige de réclamer une intervention sérieuse, et lorsqu’il perd ses illusions il n’est plus temps de le soulager.
Bien des gens qui sont morts de la rage auraient pu être sauvés si, au lieu de perdre un temps précieux à des remèdes absurdes, ils avaient réclamé tout de suite les secours alors efficaces de l’art.
Méfiez-vous donc des formules médicales publiées dans vos journaux. Sur quatre-vingt dix, il y en a cent de mauvaises. Il m’en souvient d’une, destinée à chasser le ver solitaire, et qui se terminait ainsi : « Le malade devra s’abstenir de manger et de quitter la chambre jusqu’à la sortie du ver. » C’est fort bien, si l’entozoaire accepte gracieusement l’invitation qui lui est faite de quitter la place ; mais s’il refuse (l’auteur n’a pas prévu le cas), voilà un malade condamné au triste sort d’Ugolin, et il ne lui est même pas permis de se faire enterrer.
Les romanciers en quête d’émotions ont fait aussi des excursions aventureuses dans notre domaine. La haute fantaisie de leur imagination a maraudé sans vergogne les fruits de l’arbre de science. Blasés sur les massacres à l’épée, il ont inventé les carnages chirurgicaux : des guérisons gigantesques, des opérations cyclopéennes, et le lecteur pantelant ne sait ce qu’il doit le plus admirer, des vastes ressources de l’art ou du vaste savoir de l’écrivain.
J’avais, il y a quelque dix ans, une concierge qui adorait les romans de cape et d’épée ; je ne dis pas qu’elle en soit morte, mais tant d’émotions poignantes ont bien pu abréger ses jours. Je la priai de me signaler tout ce qui pouvait, dans ses lectures, toucher à la médecine. La digne femme voyait là un désir bien naturel d’acquérir des connaissances nouvelles, et, fière de contribuer à mon éducation, elle s’y prêtait avec bienveillance. Grâce à sa collaboration dévouée, mais inintelligente, j’ai pu réunir assez d’observations pour dessiner les tableaux d’une lanterne magique monstrueuse, d’une danse macabre où l’impossible donne la main à l’absurde. Je ne puis vous initier à ces travestissements de l’art ; il faut au moins être étudiant de première année pour en goûter toutes les finesses.
Je ne vous en ferai connaître qu’un tout petit fragment, à titre d’échantillon. Je l’emprunte au Roi des gueux, de Paul Féval ; je copie :
« Maravedi, le gamin rachitique, jouait aux billes avec Plizon l’encéphale (?), dont la tête se grossissait de trois livres d’étoupe. »
Plizon logeait donc dans sa tête trois livres d’étoupe ; par quel procédé ? l’auteur n’en dit rien, et cependant on a noté dans l’histoire des choses beaucoup moins extraordinaires. Trois livres d’étoupe ! Mon tapissier m’a affirmé qu’il n’en employait pas davantage pour rembourrer deux chaises et un fauteuil. Le crâne de Plizon, avec les accessoires qu’il contient à l’état normal, devait atteindre le volume d’une citrouille fortement constituée, et cependant Plizon, avec la candeur d’un phénomène qui s’ignore, jouait aux billes, dédaigneux des Barnums qui auraient pu changer son étoupe en crin.