J’ai vu des hommes distingués (dans leur partie) avaler des étoupes enflammées, mais pas un n’était capable d’en grossir le volume de son étroit cerveau, pas un n’aurait su à volonté gonfler sa tête comme un ballon. Le truc de Plizon est mort avec lui.
L’Académie de médecine est fort occupée en ce moment ; elle fait sa liquidation de fin d’année, elle prépare sa séance solennelle. Le temps se passe en comités secrets, où l’on discute la valeur des mémoires présentés au concours des prix, en lectures de rapports sur la vaccine, les épidémies, etc. Ces travaux ont une haute importance, mais ne présentent pour vous qu’un médiocre intérêt.
Les dernières séances ont été occupées par une discussion sur le pied-bot, infirmité qui a fait le désespoir de Byron et de Talleyrand. Je crois que c’est la seule chose que le prince des diplomates n’ait jamais pu dissimuler.
Le traitement du pied-bot est une des plus belles conquêtes de la chirurgie contemporaine. Cette difformité jadis incurable, dans laquelle le pied au lieu de reposer directement sur le sol, est porté en bas, en dedans ou en dehors, est due à la rétraction de certains muscles de la jambe, qui entraînent le pied dans une direction anormale. Au moyen d’une petite piqûre à la peau, on introduit un mince bistouri sur la corde tendineuse raccourcie ; on coupe : il s’écoule à peine quelques gouttes de sang, et le malade est guéri. Le pied reprend ses rapports et ses usages normaux. Cela s’appelle la ténotomie sous-cutanée. On doit sa vulgarisation, je pourrais presque dire sa création, au docteur Duval, le doyen des orthopédistes. MM. J. Guérin, Bouvier et quelques autres ont également enrichi la science sur ce point. Le docteur Duval est une des figures les mieux accentuées de notre monde médical. Un grand corps plein de vigueur, de grands bras, de grands cheveux touffus et grisonnants, un grand chapeau, un grand cœur, une grande intelligence, une bonne figure souriante, l’œil fin ; moustachu comme un grognard ; toujours prêt à ouvrir sa bourse ou sa maison aux citoyens frères et amis, et Dieu sait s’ils en ont usé ! Cet excellent homme s’est fait le Vaugelas des barbarismes physiques, le correcteur des difformités humaines. Ce qu’il a coupé de tendons et réduit de vieilles luxations depuis quarante ans, est incalculable. Il préfère ses succès d’horticulteur à ses succès de praticien, et cultive avec amour une collection d’œillets.
Le choléra ressemble à ces gens qui, tous les matins, font leur malle et tous les jours manquent le train ; on les croit partis, pas du tout, on les retrouve assis sur leurs bagages. On compte encore par jour une trentaine de victimes. Il n’a cependant pas, pour rester, l’excuse des directeurs qui prolongent leurs représentations pour satisfaire… à la demande générale. Personne ne le retient.
Le baron de P. avait jugé prudent d’émigrer devant le fléau, mais il avait laissé à Paris un domestique de confiance pour répondre, si le choléra venait frapper à la porte de l’hôtel.
Le baron, qui s’ennuie en province, écrivait de temps en temps à sa sentinelle perdue pour savoir si l’ennemi s’éloignait. Enfin, il y a quelques jours, il a eu la satisfaction de recevoir la note suivante :
« Monsieur le baron peut revenir, le choléra est beaucoup diminué : du reste, il n’y a plus que des cas foudroyants. »