La tradition nous enseigne que la mer Morte, qui a une trentaine de lieues de longueur, a été brusquement créée pour punir les crimes de Sodome et de Gomorrhe. C’est beaucoup d’eau pour laver les souillures de quelques douzaines de crasseux Bédouins, qui n’étaient probablement guère plus coupables que leurs contemporains échappés à l’engloutissement.

Lorsque la science passe auprès de traditions aussi vénérables, elle tire son chapeau, mais elle se permet cependant d’expliquer les choses à sa manière.


L’entourage géologique du bassin de la mer Morte nous démontre très-clairement qu’elle doit son origine à des phénomènes volcaniques analogues à ceux que nous avons signalés dernièrement à propos de Néa Kammeni. Les soulèvements des chaînes montagneuses environnantes ont déterminé une vaste dépression centrale, et le Jourdain, qui selon toute probabilité, s’allait jeter dans la mer Rouge, s’est trouvé arrêté par cet infranchissable barrage et s’est résigné à combler l’immense entonnoir.

On sait que l’eau de l’Océan est plus lourde que celle de nos rivières ; elle porte mieux le nageur qui vient s’y plonger. Sous ce rapport, la mer Morte rend des points à l’Océan ; les baigneurs pourraient y périr asphyxiés par les gaz qui s’en dégagent, mais ils auraient toutes les peines du monde à s’y noyer.

L’empereur Vespasien avait parfois des idées assez originales : il fit jeter un jour dans la mer Morte des prisonniers garrottés ; ils surnagèrent avec un entêtement invincible, et l’excellent prince fut obligé de chercher un autre moyen de s’en débarrasser. La mer Morte semble avoir tant d’horreur pour les vivants, qu’elle les repousse de son sein lorsqu’on les lui jette en pâture.

La densité considérable que je signale tient à une proportion énorme de sels en dissolution ; ce n’est plus de l’eau, c’est de la saumure. Si un jour on exécute, pour les villages arabes engloutis, les recherches faites à Pompéi, cette autre victime des volcans, il se pourrait qu’on rencontre d’antiques Gomorrhéens parfaitement conservés à la manière des anchois.

Il me semble qu’un coureur habile pourrait traverser cette solitude liquide sans trop se mouiller les pieds ; cette tentative mérite d’être encouragée. M. Lartet, qui vient d’adresser à l’Institut le résultat de seize analyses de la mer Morte, a préféré exécuter ses recherches en bateau.

Il peut vous paraître étrange qu’on soit obligé de faire des analyses aussi nombreuses sur un liquide dont la composition semble devoir être la même dans toute la masse. C’est là encore un caractère qui distingue cette mer des autres amas d’eau.

Le liquide pris sur des points et à des profondeurs distinctes a donné, à l’analyse, des résultats différents ; les variations sont parfois considérables. L’eau puisée à une profondeur de 300 mètres est beaucoup plus chargée de sels que l’eau de la surface, et sa densité augmente à mesure que les instruments descendent plus bas pour faire leur prise. Sur les bords, et près de l’embouchure du Jourdain, ou de petites rivières qui viennent se jeter dans le lac, la salure est moins prononcée en raison du mélange avec les eaux douces, et là, on peut observer quelques petits poissons, qui meurent immédiatement quand on les transporte au large.