III
Voici comment il nourrissait le Phébus de son char. Le pauvre cocher, après avoir introduit chaque matin la voiture dans la cour de l’hôpital, suivait son maître ; puis profitant de l’obscurité d’un corridor, il endossait rapidement la capote et le bonnet de coton de malade et allait se planter devant un lit du service que son maître avait soin de toujours maintenir vide à cette intention. A la visite, après une investigation d’autant plus longue qu’elle était parfaitement inutile, le grand praticien lui ordonnait invariablement quatre portions qui devaient suffire à tous ses besoins pour vingt-quatre heures. Cependant lorsqu’il était très-content de ses services, il lui accordait une portion de vin en supplément. Quand des gens étrangers aux salles demandaient à cet homme maigre quel était le siége de sa maladie, il indiquait piteusement l’estomac, qui n’avait d’autre infirmité que de trop bien se porter.
Notre savant confrère avait voulu nourrir ses chevaux par le même procédé, mais au moment de l’exécution, des obstacles sérieux s’opposèrent à la réussite de cette combinaison économique. De sorte que les chevaux s’étaient petit à petit habitués à ne plus manger du tout ; seulement ils persistèrent à rester maigres avec un entêtement invincible. Et pourtant leur maître n’était pas avare ; mais les besoins de première nécessité du cœur coûtent si cher à l’homme sensible, que généralement il ne lui reste que peu de chose pour pourvoir aux autres exigences de la vie.
IV
Enfin, un pas lourd et le ronflement intermittent d’une respiration essoufflée se font entendre dans les hautes régions de l’escalier, c’est notre héros qui arrive au terme de son pénible voyage.
Il entre, se précipite dans les bras de Javotta ; puis, cette satisfaction accordée aux appétits du cœur, il songe à satisfaire les besoins de l’estomac. Sur un signe, l’artiste s’élance dans les profondeurs de l’escalier et revient bientôt avec deux biftecks (moins tendres que son cœur). Jamais plus, jamais moins, jamais autre chose ; tous les matins deux biftecks qui seront grillés par les mains de l’amour et de la science.
On parle d’Hercule filant aux pieds d’Omphale, mais que dira donc l’histoire à propos de notre savant confrère cuisinant aux pieds de la beauté ? On l’accusera peut-être de plagiat, c’est possible, mais cela n’enlève rien à la délicatesse du trait, et il faudrait vraiment avoir un cœur de roche pour ne pas se sentir touché en voyant cette célébrité médicale mollement couchée aux pieds de cette célébrité artistique, une main plongée dans sa crinière rutilante et l’autre occupée à retourner le faux-filet étalé sur des pincettes. Ajoutez à cela que pour compléter l’illusion, il endossait parfois le maillot de Riquiqui (un acrobate distingué qui avait beaucoup connu Javotta), et dans ce costume léger il se plaisait à faire constater l’état de conservation de ses formes.
Oh ! chaos de l’esprit humain ! Oh ! mystérieux abîmes du sentiment ! ces savantes mains qui tout à l’heure vont, c’est bien possible, tâter le pouls d’un des princes de la terre, de la finance ou de toute autre principauté, sont occupées maintenant à surveiller la confection de modestes biftecks, taillés peut-être dans la culotte d’un cheval ! Quelle complainte simple et touchante on pourrait faire avec ces fraîches fleurs d’amour tombées du cœur d’un grand homme !
V
Nous étions à cette époque pleine de charmes et de poésie qui vit fleurir le Père Duchêne et les émeutes. Cette date n’est pas très-précise : c’est peut-être en 93, ou en 1830, ou même en 1848, car nous avons eu tant de glorieuses révolutions, qu’on s’embrouille un peu dans les dates ; je crois pourtant que c’était en 1793.