Il arrive un moment où le professeur, blanchi sous le harnais, désire, sans prendre sa retraite définitive, confier son cours à un homme plus jeune et que les fatigues de l’enseignement n’effrayent pas. L’usage universitaire est que le suppléant touche la moitié des honoraires du titulaire. M. E. de Beaumont est professeur de géologie au Collége de France et à l’École des mines ; depuis trois ans qu’il se fait remplacer, il abandonne généreusement la totalité de son traitement, une quinzaine de mille francs, à ses suppléants. Ce noble exemple n’est pas épidémique et nullement contagieux, et je connais tel professeur qui laisse son cours en friche et sa chaire vide pour ne pas écorner ses traitements, qu’il touche intégralement.
Si M. de Beaumont ne fait plus son cours, il continue à diriger les excursions géologiques des élèves de l’École des mines. Un jour, son zèle l’avait entraîné, avec son troupeau studieux, dans un des déserts montagneux du Jura. Il cherchait le système du lias, un terrain secondaire qui présente un intérêt exclusivement scientifique. Il ne produit aucune denrée comestible, et la truffe le fuit avec terreur. Il est constitué par un grès compacte très-dur, contenant quelques minerais métalliques.
Depuis le matin, on marchait sous un soleil torride qui se préparait à se coucher. La faim décimait la troupe ; on en était arrivé à ce degré de famine où le chasseur songe à manger son chien ; les plus vigoureux se traînaient à la recherche d’un cabaret hospitalier. Le vieux maître, seul, soutenu par son zèle, sourd aux révoltes des estomacs, avançait toujours ; seulement, il continuait sa recherche les bras levés au ciel en s’écriant doucement avec désespoir : Hélas, mon Dieu ! je ne trouve pas le lias !
Trois Allemands aux yeux bleus, aux cheveux pâles, mauvais prophètes en leur pays, sans cela ils y seraient encore, sont venus envahir Paris, la ville hospitalière, en chantant :
Non, les Français, ils n’auront pas le Rhin !
L’instrument qui gisait sous leur bras n’était pas la clarinette traditionnelle des bardes de leur patrie, c’était un ophthalmoscope. Les trois fils de l’Allemagne étaient oculistes.
Je vais vous initier aux mystères de l’ophthalmoscope. Cet appareil très-ingénieux permet, au moyen d’un petit réflecteur, de projeter dans les profondeurs de l’œil malade un rayon lumineux emprunté à une lampe. Une lentille bi-convexe, à foyer mobile et renfermée dans un tube, grossit les objets qu’on examine, et rend ainsi très-apparentes les lésions de l’organe qui échappaient complétement à la vision ordinaire.
Cet instrument est devenu la source de progrès très-importants en ophthalmologie ; il a été inventé, en 1851, par M. Helmholtz, un autre Allemand que ceux dont je vous parle. Il a subi dans le pays de l’auteur, et surtout en France, de si nombreuses modifications, son emploi s’est tellement vulgarisé dans la pratique, qu’il devient puéril de s’en faire un porte-voix.