Ce pauvre M. Thénard rougit jusqu’aux oreilles, mais je crois que ce n’était pas pour son propre compte. Je cherchai dans mon Dictionnaire français le mot boutique, je trouvai : « lieu où on fait commerce de marchandises. » Je compris que M. Ch… ne voulait pas entreprendre à son âge un commerce auquel toute sa vie il est resté d’autant plus étranger, que le commerce de la charité procure généralement de bien petits bénéfices, et coûte cher.

Mais, au fond, je l’approuve fort, ce brave M. Ch…; car vraiment, s’il fallait venir au secours de tous les savants qui meurent de faim, on n’en finirait pas. Craignant de me laisser séduire par l’éloquence de M. Thénard, je me hâtai de passer dans la salle des séances.

Je pus donc enfin contempler la réunion scientifique la plus brillante de l’Europe ; — brillante doit être pris dans un sens exclusivement intellectuel, car tout le monde sait que, sous le rapport du physique, l’Institut laisse beaucoup à désirer.

On discutait la théorie des forces vives ; c’était la quatrième séance que la savante compagnie consacrait à cette question ; cela te semble peut-être singulier et tu t’imagines qu’il te suffit de donner un coup de poing sur une machine faite exprès pour cela pour qu’un cadran t’indique avec précision le nombre de kilos que pèse ta force vive. Dans la pratique, je conviens que le procédé suffit, mais en théorie, c’est infiniment plus compliqué, et il ne faut pas moins de quatre pages de chiffres pour expliquer la théorie des forces vives mises en action, chez un homme qui tire simplement son mouchoir de sa poche.

J’avoue que je n’étais pas fâché d’avoir sur ce point l’avis de M. Cauchy, qui passe pour un des bons mathématiciens de notre époque, mais ce savant, — comme c’est la coutume, — pour éclairer la discussion, parlait d’autre chose et drapait ses collègues de la belle manière. Il en était en un endroit fort intéressant de la biographie d’un académicien, qu’il éreintait, quand le général Poncelet, non moins robuste mathématicien, se leva avec une force que je ne saurais évaluer en chiffres, et fit retentir les doctes échos de la salle en ces termes :

— Ah ! vous voulez nous faire la biographie de vos collègues !

— Permettez, je n’ai pas fini.

— Eh bien, si chacun de nous en fait autant, l’Académie va en entendre de belles (je frémis à ces mots, je crus que je m’étais trompé de porte et que j’étais tombé au milieu d’une réunion de gens douteux).

M. Cauchy. — Je maintiens ce que j’ai dit.

M. Poncelet. — Très-bien, je vais faire la vôtre, de biographie, et nous allons voir si vous allez rire.