— Permettez.

— D’abord, vous avez été toujours très-malveillant pour les jeunes savants.

— Permettez.

— Quand j’étais à Metz, vous m’avez gardé un mémoire pendant quatre ans sans vouloir me faire de rapport.

— Permettez !

— Vous…

A cet endroit de la discussion, le président agite avec violence une grosse sonnette posée devant lui, de sorte qu’il me fut impossible de rien entendre ; j’étais d’autant plus désolé de ce contre-temps que j’ai l’intention de faire les portraits des membres de l’Institut, et que je comptais bien que tous se prodigueraient, les uns après les autres, des aménités académiques qui m’auraient été d’un grand secours.

On n’entendait plus que la sonnette du président ; mais la pantomime vive et animée de deux orateurs prouvait que l’incident n’était pas vidé ; on put donc espérer que la théorie des forces vives allait recevoir une application aussi directe que démonstrative. Dans ce genre de discussion, je crois que les arguments de M. Poncelet auraient eu beaucoup plus de force que ceux de son adversaire. M. Cauchy est robuste en théorie, c’est incontestable ; seulement, au point de vue pratique, il me paraît peu taillé pour les jeux olympiques. Alors le secrétaire perpétuel se précipita entre eux comme la Sabine du tableau de David, et l’Académie décida que le bulletin de l’Institut ne ferait pas mention de ce regrettable incident.

C’est pour cela que je te le raconte, car enfin, si personne n’en fait mention, il est évident que le futur historien de l’Institut sera obligé de remplacer par des points la partie la plus intéressante de cette séance académique.

Alors commença une longue discussion sur les sinus et les cosinus, peu à peu je sentis mes membres envahis par un engourdissement progressif, mon oreille n’entendait que par intervalle la voix de l’orateur, mes paupières appesanties ne se relevaient qu’avec fatigue. Dieu me pardonne ! j’étais sur le point de succomber à un sacrilége sommeil. Je me levai avec effort et gagnai la salle des pas-perdus pour échapper à cette atmosphère léthargique. Dans mon empressement, je faillis renverser un monsieur dont l’aspect avait quelque chose de remarquable, il portait un habit noir SUR sa redingote bleue, je fis le tour de sa personne avec un profond respect, car il faut être bien savant pour avoir de pareilles distractions ; il se laissa examiner avec beaucoup de douceur, et me rendit le salut que je lui fis en le quittant. Je rencontrai heureusement M. Boutigny d’Évreux qui eut l’obligeance de m’apprendre que ce monsieur si curieux s’appelait André-Jean, et qu’il se livrait, avec un zèle industriellement savant, ou savamment industriel, à la fabrication des vers à soie. Ses élèves ressemblent à de petits serpents boas ; ils produisent, dit-on, moins que les autres, mais ils leur sont incontestablement supérieurs sous le rapport de l’appétit. M. Boutigny d’Évreux fit remarquer à M. André-Jean la superposition anormale de ses vêtements, et l’éleveur ébahi s’empressa de mettre habit bas pour régulariser sa toilette ; mais, par suite d’une nouvelle distraction, la redingote et le gilet rejoignirent l’habit sur la banquette, et M. André-Jean allait quitter son pantalon lorsque l’huissier se précipita vers lui et lui fit observer que s’il était, jusqu’à un certain point, permis de dormir pendant les séances de l’Institut, il était expressément défendu de sortir de ses vêtements pour le faire.