Il y a quelques jours, dans un salon fréquenté par la fine fleur des pois de la littérature et même de la médecine, on causait des prodiges opérés par le médium américain. Personne n’avait rien vu, mais tout le monde racontait des histoires prodigieuses que chacun tenait, comme toujours, de témoins oculaires. Les dames frissonnaient ; leur crinoline se ballonnait d’horreur ; la situation était tellement tendue que le moindre incident imprévu aurait déterminé un évanouissement général.
Le docteur V…, qui jusque-là n’avait rien dit, prit alors la parole en ces termes : Vous n’avez vu toutes ces merveilleuses choses que par les yeux de vos amis, mais moi, j’ai vu, de mes propres yeux vu. Je suis allé chez M. Hume ; je tenais à causer avec un mort. Comme je n’avais aucun secret d’outre-tombe à demander à Charlemagne ou à Sésostris, je choisis par hasard un de mes clients qui s’était conduit à mon égard avec toute la délicatesse qui caractérise le malade guéri à crédit. Plus tard, il avait mis le comble à ses mauvais procédés en mourant sans me régler sa note ; je n’étais pas fâché d’évoquer son ombre pour lui dire un peu ce que je pensais de feu sa conduite. Le magicien me mit bientôt en présence de mon ex-malade, qui m’apparut dans un déshabillé aussi léger que peu décent ; son costume ne me permettait pas de le prendre au collet, mais la discussion n’en fut pas moins chaude, et je lui dis des choses à le faire rentrer sous terre. Cette ombre déloyale disparut ; il était temps, car j’allais me porter contre elle à des voies de fait regrettables dans notre position réciproque.
Pour calmer mon irritation, je résolus d’évoquer une ombre qui me fut bien chère et que la mort impitoyable avait séparée de moi depuis quelques années ; la puissance magique du médium fit apparaître aussitôt ce nouveau fantôme dans un costume qui prouve que la crinoline ne fait pas partie de la garde-robe de l’éternité.
Je la trouvai belle comme le jour de notre dernier rendez-vous. M. Hume eut la discrétion de nous laisser seuls, et je vous demande la permission de ne point vous faire assister à notre entrevue. Voilà des faits, messieurs, qu’en pensez-vous ?
— J’en pense, dit M. Nestor Roqueplan, qui ne croit plus à rien depuis qu’il a été directeur de l’Opéra, que vous n’êtes qu’un blagueur (le mot a été dit, je le conserve).
— Eh bien ! mon cher…, vous avez parfaitement raison, lui répondit le docteur V…
Puisse cette noble franchise trouver beaucoup d’imitateurs, et souhaitons surtout que les Français en général, et les Parisiens en particulier, n’acceptent comme authentiques que les merveilles et miracles vérifiés, contrôlés et certifiés par une commission de membres de l’Institut.
Comme j’y allais, je rencontrai trois hommes que je reconnus pour des confrères ; l’un d’eux, que je remarquai plus particulièrement, était jeune encore, assez gros, de taille moyenne ; il avait le col court, le front un peu déplumé, la face large, pâle et encadrée de favoris noirs ; il montrait, quand par hasard il riait, ce qui lui arrivait souvent, des dents larges et fortes qui paraissaient d’une solidité remarquable et très-disposées à mordre. Sa physionomie ouverte était celle d’un Gaulois du vieux temps, railleur, mais incapable d’une arrière-pensée méchante ou d’une attaque sournoise.
Je suivis les trois amis qui venaient de disparaître sous le portique d’un édifice semblable à un temple.
C’est, en effet, un temple dédié à Esculape ; cent prêtres, sous le nom d’académiciens, sont chargés d’entretenir le feu sacré sur l’autel du dieu. J’osai suivre mes guides dans ce sanctuaire que les mauvaises passions des hommes ont (probablement) toujours respecté ; qui n’a (sans doute) jamais entendu que le chœur des prêtres dont les voix scientifiques toujours d’accord chantent des louanges qui montent comme un pur encens au pied de leur divinité ; là, pensais-je, doit régner la douce Concorde ; chacun doit faire abnégation de sa personnalité, respecter l’honneur de ses frères, et chercher, dans le bien-être des humains, la douce récompense d’une vie consacrée à la science de guérir les hommes.